—Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et si vous m’avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre établissement.
—Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien sincèrement de son souhait.
—Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les hôtels qui périclitent tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune.
—En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois que j’ai l’honneur de voir monsieur.
—Bah! je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle.
—Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement. N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?
—C’est justement le nom de mon compagnon de voyage. Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?
—Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa route.
—En effet, il nous avait promis de nous rejoindre et nous ne l’avons pas revu.
—Il nous a fait l’honneur de rester ici.