—Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays et entre autres le Nouveau Monde.
Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, et nous nous liâmes d’autant plus rapidement, qu’il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines des pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples nœuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un nœud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’homme du monde. Eh bien! comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie, mais dont la clé ne le quitte pas; seulement, cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais maintenant où est le bon coin, j’y puise. Maintenant voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.
—Merci, mon ami, merci; malheureusement je viens de déjeuner.
—Eh bien! dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.
—Volontiers, dit d’Artagnan.
Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s’arrêter à Crèvecœur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient d’être un faux monnayeur, et comment lui, d’Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en Angleterre.
Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan: il annonça seulement qu’à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons; puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.
En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher à Clermont.