—Eh bien! croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela que les bons louis d’or? prenez les cent pistoles mon ami, prenez les cent pistoles.
D’Artagnan n’avait besoin que d’une raison pour se rendre. Celle-là lui parut excellente. D’ailleurs, en résistant plus longtemps, il craignait de paraître égoïste aux yeux d’Athos; il acquiesça donc et choisit les cent pistoles, que l’Anglais lui compta sur-le-champ.
Puis l’on ne songea plus qu’à partir. La paix signée, outre le vieux cheval d’Athos, coûta six pistoles; d’Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en route à pied portant les selles sur leurs têtes.
Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les devants sur leurs laquais et arrivèrent à Crèvecœur. De loin ils aperçurent Aramis, mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant, comme ma sœur Anne, poudroyer l’horizon.
—Holà! eh! Aramis! que diable faites-vous donc là? crièrent les deux amis.
—Ah! c’est vous, d’Artagnan, c’est vous, Athos, dit le jeune homme; je songeais avec quelle rapidité s’en vont les biens de ce monde, et mon cheval anglais, qui s’éloignait et qui vient de disparaître au milieu d’un tourbillon de poussière, m’était une vivante image de la fragilité des choses de la terre. La vie elle-même peut se résoudre en trois mots: Erat, est, fuit.
—Cela veut dire au fond? demanda d’Artagnan, qui commençait à se douter de la vérité.
—Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe: soixante louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire cinq lieues à l’heure.
D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire.
—Mon cher d’Artagnan, dit Aramis, ne m’en voulez pas trop, je vous prie, nécessité n’a pas de loi; d’ailleurs je suis le premier puni, puisque cet infâme maquignon m’a volé de cinquante louis au moins. Ah! vous êtes bons ménagers, vous autres! vous venez sur les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et à petites journées.