—Eh bien! voulez-vous que je vous avoue la vérité! et moi aussi! dit Athos.
XIX
FATALITÉ
Cependant milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle avait été insultée par d’Artagnan et menacée par Athos, enfin qu’elle quittait la France sans se venger d’eux.
Bientôt cette idée était devenue tellement insupportable pour elle, qu’au risque de ce qui pouvait en arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la côte: mais le capitaine, pressé d’échapper à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve-souris entre les rats et les oiseaux, avait grand’hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais, en attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du cardinal il lui fallait au moins trois jours, ajoutez un jour pour le débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels tant d’événements importants pouvaient se passer à Londres;—elle songea que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de Son Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire,—quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer;—debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude, de diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major presque aussi brillant que lui.
C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de la mer plus vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule—à elle femme—avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se dirigea vers l’échelle.—Ce canot renfermait un officier, un contremaître et huit rameurs;—l’officier seul monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.