—Mon premier mouvement, en revenant à moi, fut de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n’avais pu atteindre: s’il n’avait point servi à la défense, il pouvait au moins servir à l’expiation.
»Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint. J’ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
—L’idée vous vint de vous venger de cet homme, n’est-ce pas? s’écria Felton.
—Eh bien, oui! dit milady: cette idée n’était pas d’une chrétienne, je le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre âme, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait à mon esprit. Enfin, que vous dirais-je, Felton? continua milady du ton d’une femme qui s’accuse d’un crime, cette idée me vint et ne me quitta plus sans doute. C’est de cette pensée homicide que je porte aujourd’hui la punition.
—Continuez, continuez, dit Felton, j’ai hâte de vous voir arriver à la vengeance.
—Oh! je résolus qu’elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne doutais pas qu’il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je n’avais rien à craindre.
»Aussi, quand vint l’heure du déjeuner, je n’hésitai pas à manger et à boire: j’étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre le jeûne du soir.
»Seulement je cachai un verre d’eau soustraite à mon déjeuner, la soif ayant été ce qui m’avait le plus fait souffrir quand j’étais demeurée quarante-huit heures sans boire ni manger.
»La journée s’écoula sans avoir d’autre influence sur moi que de m’affermir dans la résolution prise: seulement j’eus soin que mon visage ne trahît en rien la pensée de mon cœur car je ne doutais pas que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un sourire sur mes lèvres, Felton, je n’ose pas vous dire à quelle idée je souriais, vous me prendriez en horreur...
—Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j’écoute et que j’ai hâte d’arriver.