Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu’il avait fait de son influence sur Ketty avait été d’essayer de savoir d’elle ce qu’était devenue madame Bonacieux; mais la pauvre fille jura sur le crucifix à d’Artagnan qu’elle l’ignorait complètement, sa maîtresse ne laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets; seulement, elle croyait pouvoir répondre qu’elle n’était pas morte. Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à milady son crédit près du cardinal, Ketty n’en savait pas davantage; mais, cette fois, d’Artagnan était plus avancé qu’elle: comme il avait aperçu milady sur un bâtiment consigné au moment où lui quittait l’Angleterre, il se doutait qu’il était sans doute question des ferrets. Mais ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que la haine véritable, la haine profonde, la haine invétérée de milady lui venait de ce qu’il n’avait pas tué son beau-frère.

D’Artagnan retourna le lendemain chez milady. Milady étant de fort méchante humeur, d’Artagnan se douta que c’était le défaut de réponse de M. de Wardes qui l’agaçait ainsi. Ketty entra; mais milady la reçut fort durement. Un coup d’œil qu’elle lança à d’Artagnan voulait dire: «Vous voyez ce que je souffre pour vous.»

Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s’adoucit, elle écouta en souriant les doux propos de d’Artagnan, elle lui donna même sa main à baiser.

D’Artagnan sortit ne sachant plus que penser: mais comme c’était un garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en continuant sa cour à milady il avait combiné un petit plan.

Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle. Ketty avait été fort grondée, on l’avait accusée de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, et elle lui avait ordonné d’entrer chez elle à neuf heures du matin pour y prendre une troisième lettre.

D’Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre le lendemain matin; la pauvre fille promit tout ce que voulut son amant: elle était folle.

Les choses se passèrent comme la veille: d’Artagnan s’enferma dans son armoire, milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa porte. Comme la veille d’Artagnan ne rentra chez lui qu’à cinq heures du matin.

A onze heures, il vit arriver Ketty; elle tenait à la main un nouveau billet de milady. Cette fois, la pauvre enfant n’essaya même pas de le disputer à d’Artagnan; elle le laissa faire; elle appartenait corps et âme à son beau soldat.

D’Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit:

«Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire que je vous déteste. Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon.»