— Ma première opinion avait été tout entière pour le cardinal: je m'étais dit qu'un ministre n'est jamais aimé, mais qu'avec le génie qu'on accorde à celui-ci il finirait par triompher de ses ennemis et par se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut- être mieux encore que de se faire aimer.
D'Artagnan fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait entièrement cette douteuse maxime.
— Voilà donc, poursuivit Aramis, quelle était mon opinion première; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de matières et que l'humilité dont je fais profession m'impose la loi de ne pas m'en rapporter à mon propre jugement, je me suis informé. Eh bien! mon cher ami…
— Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.
— Eh bien! reprit Aramis, il faut que je mortifie mon orgueil, il faut que j'avoue que je m'étais trompé.
— Vraiment?
— Oui; je me suis informé, comme je vous disais, et voici ce que m'ont répondu plusieurs personnes toutes différentes de goût et d'ambition: M. de Mazarin n'est point un homme de génie, comme je le croyais.
— Bah! dit d'Artagnan.
— Non. C'est un homme de rien, qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s'est poussé par l'intrigue; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d'écus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera à lui-même toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du plus grand ou du plus honoré. Il paraît en outre qu'il n'est pas gentilhomme de manières et de coeur, ce ministre, et que c'est une espèce de bouffon, de Pulcinello, de Pantalon. Le connaissez-vous? Moi, je ne le connais pas.
— Heu! fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous dites.