— Vous êtes plus vif qu'autrefois, Dieu me pardonne! dit d'Artagnan, et les années ont échauffé votre sang, au lieu de le refroidir. Qui vous dit donc que ce soit là mon maître et que je veuille vous l'imposer?

«Diable! s'était dit le Gascon, ne livrons pas nos secrets à un homme si mal disposé.»

— Mais alors, cher ami, reprit Athos, qu'est-ce donc que ces propositions?

— Eh, mon Dieu! rien de plus simple: vous vivez dans vos terres, vous, et il paraît que vous êtes heureux dans votre médiocrité dorée. Porthos a cinquante ou soixante mille livres de revenu peut-être; Aramis a toujours quinze duchesses qui se disputent le prélat, comme elles se disputaient le mousquetaire; c'est encore un enfant gâté du sort; mais moi, que fais-je en ce monde? Je porte ma cuirasse et mon buffle depuis vingt ans, cramponné à ce grade insuffisant, sans avancer, sans reculer, sans vivre. Je suis mort en un mot! Eh bien! lorsqu'il s'agit pour moi de ressusciter un peu, vous venez tous me dire: C'est un faquin! c'est un drôle! un cuistre! un mauvais maître! Eh, parbleu! je suis de votre avis, moi, mais trouvez-m'en un meilleur, ou faites-moi des rentes.

Athos réfléchit trois secondes, et pendant ces trois secondes il comprit la ruse de d'Artagnan, qui pour s'être trop avancé tout d'abord rompait maintenant afin de cacher son jeu. Il vit clairement que les propositions qu'on venait de lui faire étaient réelles, et se fussent déclarées dans tout leur développement, pour peu qu'il eût prêté l'oreille.

— Bon! se dit-il, d'Artagnan est à Mazarin.

De ce moment il s'observa avec une extrême prudence.

De son côté d'Artagnan joua plus serré que jamais.

— Mais, enfin, vous avez une idée? continua Athos.

— Assurément. Je voulais prendre conseil de vous tous et aviser au moyen de faire quelque chose, car les uns sans les autres nous serons toujours incomplets.