Il y en avait là plus qu'il n'en fallait pour donner des préoccupations du duc; aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume: M. de Beaufort fit école sur école, et l'officier le battit à son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramée.
Mais ses défaites successives avaient eu un avantage: c'était de conduire le prince jusqu'à huit heures du soir; c'était toujours trois heures gagnées; puis la nuit allait venir, et avec la nuit, le sommeil.
Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s'endormit.
Mais avec le jour il s'éveilla: il avait fait des rêves fantastiques; il lui était poussé des ailes; il avait alors et tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient parfaitement soutenu; mais, parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s'étaient brisées, et il lui avait semblé qu'il roulait dans des abîmes sans fond; et il s'était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s'il avait réellement fait une chute aérienne.
Alors il s'était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres; à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c'était autre chose: on avait trouvé un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il était engagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer, la chose était impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour qu'il l'aidât à se tirer de ce défilé qui l'étouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, à l'autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait être d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La Ramée, il l'apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait cette main sur l'épaule en éclatant de rire; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre.
Aussi, quand il se réveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour se tenir éveillé qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque La Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué qu'il lui demanda s'il était malade.
— En effet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n'avait pas pu dormir à cause d'un mal de dents que lui avait donné l'humidité, Monseigneur a eu une nuit agitée et deux ou trois fois dans ses rêves a appelé au secours.
— Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramée.
— Eh! c'est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d'évasion m'as rompu la tête hier, et qui es cause que j'ai rêvé que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le cou.
La Ramée éclata de rire.