—D'abord, lui dit Néron, te souviens-tu du passé?

—Demande à Thésée s'il se souvient de l'enfer.

—Tu sais où je t'ai prise, dans une prison infecte, où tu agonisais lentement, au milieu de la boue où tu étais couchée, et des reptiles qui passaient sur tes mains et sur ton visage.

—Il faisait si froid que je ne les sentais pas.

—Tu sais où je t'ai laissée, dans une maison que je t'ai fait bâtir et que je t'ai ornée comme pour une maîtresse; on appelait ton industrie un crime, je l'ai appelée un art; on poursuivait tes complices, je t'ai donné des élèves.

—Et moi, je t'ai rendu en échange la moitié de la puissance de Jupiter.... J'ai mis à tes ordres—la Mort—cette fille aveugle et sourde du Sommeil et de la Nuit.

—C'est bien je vois que tu te rappelles; je t'ai envoyé chercher.

—Qui donc doit mourir?...

—Oh! pour cela, il faut que tu le devines, car je ne puis te le dire. C'est un ennemi trop puissant et trop dangereux pour que je confie son nom à la statue même du Silence; seulement, prends garde: car il ne faut pas que le poison tarde, comme pour Claude, ou échoue à un premier essai comme sur Britannicus; il faut qu'il tue à l'instant, sans laisser le temps à celui où à celle qu'il frappera d'articuler une parole ou de faire un geste; enfin, il me faut un poison pareil à celui que nous préparâmes dans ce lieu même, et dont nous fîmes l'essai sur un sanglier.

—Oh! dit Locuste, s'il ne s'agit que de préparer ce poison et un plus terrible encore, rien de plus facile; mais lorsque je te donnai celui dont tu me parles, je savais pour qui je me mettais à l'œuvre: c'était pour un enfant sans défiance, et je pouvais répondre du résultat; mais il y a des gens sur lesquels le poison, comme sur Mithridate, n'a plus aucune puissance: car ils ont peu à peu habitué leur estomac à supporter les sucs les plus vénéneux et les poudres les plus mortelles: si par malheur mon art allait se heurter à l'une de ces organisations de fer, le poison manquerait son effet, et tu dirais que je t'ai trompé.