Pour toute réponse, Anicétus tira son épée, s'approcha du lit, et, pour toute prière, Agrippine, levant avec une impudeur sublime le drap qui la couvrait, ne dit au meurtrier que ces deux mots:
—Feri ventrem!
Le meurtrier obéit, et la mère mourut sans autre paroles que cette malédiction à ses entrailles pour avoir porté un pareil fils.
Cependant Acté, en quittant Agrippine, avait continué de s'avancer vers la rive; mais, comme elle en approchait, elle avait vu luire les torches et avait entendu des cris: ignorant ce que voulaient dire ces clameurs et ces lumières, et se sentant encore quelque force, elle avait résolu de ne prendre terre que de l'autre côté de Pouzzoles. En conséquence, et pour être encore plus cachée aux regards elle avait suivi le pont de Caligula, nageant dans la ligne sombre qu'il projetait sur la mer, et s'attachant de temps en temps au pilotis sur lequel il était bâti, afin de prendre quelque repos; arrivée à trois cents pas de son extrémité à peu près, elle avait vu luire le casque d'une sentinelle, et avait de nouveau repris le large, quoique sa poitrine haletante et ses bras lassés lui indiquassent le besoin instant qu'elle avait d'atteindre promptement la plage. Elle l'aperçut enfin, et telle qu'elle la désirait, basse, obscure et solitaire, tandis qu'arrivaient encore jusqu'à elle la lumière des torches et les cris de joie qui venaient de Baïa; au reste, cette lumière et ces cris commençaient à cesser d'être distincts, cette plage elle-même, qu'un instant auparavant elle avait vue, disparaissait maintenant dans le nuage qui couvrait ses yeux, et au travers duquel passaient des éclairs sanglants; un bruissement tintait à ses oreilles, incessamment augmenté, comme si des monstres marins l'eussent accompagné en battant la mer de leurs nageoires; elle voulut crier, sa bouche se remplit d'eau, et une vague passa par dessus sa tête. Acté se sentit perdue si elle ne rappelait toutes ses forces; par un mouvement convulsif, elle sortit la moitié du corps de l'élément qui l'oppressait, et dans ce mouvement, tout rapide qu'il fut, elle eut le temps de remplir sa poitrine d'air; la terre d'ailleurs qu'elle avait entrevue lui semblait sensiblement rapprochée; elle continua donc de nager, mais bientôt tous les symptômes de l'engourdissement vinrent de nouveau s'emparer d'elle, et des pensées confuses et inouïes commencèrent à se heurter dans son esprit: en quelques minutes, et confusément, elle revit tout ce qui lui était cher, et sa vie entière repassa devant ses yeux; elle croyait distinguer un vieillard lui tendant les bras et l'appelant de la rive, tandis qu'une force inconnue paralysait ses membres et semblait l'attirer dans les profondeurs du golfe. Puis c'était l'orgie qui brillait de toutes ses lueurs, et ses chants qui résonnaient à ses oreilles. Néron, assis, tenait sa lyre; ses favoris applaudissaient aux chants obscènes, et des courtisanes entraient, dont les danses lascives effrayaient la pudeur de la jeune fille. Alors elle voulait fuir comme elle avait fait, mais ses pieds étaient enchaînés avec des guirlandes de fleurs; pourtant, au fond du corridor qui conduisait à la salle du festin, elle revoyait ce vieillard qui l'appelait du geste. Ce vieillard avait autour du front comme un rayon brillant qui illuminait son visage au milieu de l'ombre. Il lui faisait signe de venir à lui, et elle comprenait qu'elle était sauvée si elle y venait. Enfin, toutes ces lumières s'éteignirent, tout ce bruit se tut, elle sentit qu'elle s'enfonçait de nouveau, et jeta un cri. Un autre cri parut lui répondre, mais aussitôt l'eau passa par dessus sa tête, comme un linceul, et tout devint incertain en elle, jusqu'au sentiment de l'existence; il lui parut qu'on l'emportait pendant son sommeil, et qu'on la faisait rouler au penchant d'une montagne, jusqu'à ce qu'arrivée au bas, elle se heurtât à une pierre, ce fut une douleur sourde comme celle qu'on éprouve pendant un évanouissement, puis elle ne sentit plus rien qu'une impression glacée, qui monta lentement vers le cœur, et qui, lorsqu'il l'eut atteint, lui enleva tout, jusqu'à la conscience de la vie.
Lorsqu'elle revint à elle, le jour n'avait point encore paru; elle était sur la plage, enveloppée dans un large manteau et un homme à genoux soutenait sa tête ruisselante et échevelée; elle leva les yeux vers celui qui lui portait du secours, et, chose étrange, elle crut reconnaître le vieillard de son agonie. C'était la même figure douce, vénérable et calme, de sorte qu'il lui semblait qu'elle continuait son rêve.
—O mon père, murmura-t-elle, tu m'as appelée à toi, et je suis venue—me voilà—tu m'as sauvé la vie; comment te nommes-tu, que je bénisse ton nom?
—Je me nomme Paul, dit le vieillard.
—Et qui es-tu? continua la jeune fille.
—Apôtre du Christ, répondit-il.
—Je ne te comprends pas, reprit doucement Acté, mais n'importe, j'ai confiance en toi comme dans un père: conduis-moi où tu voudras, je suis prête à te suivre.