—Tu te trompes, César, dit Sporus, croisant les bras et regardant Néron qui mordait les coussins de son lit, tu te trompes, ce n'est pas de la fidélité, c'est mieux que cela, c'est de la vengeance.
—De la vengeance! s'écria Néron, se retournant vivement, de la vengeance! Et que t'ai-je donc fait, Sporus.
—Jupiter! il le demande! dit l'eunuque levant les deux bras au ciel; ce que tu m'as fait!...
—Oui, oui... murmura Néron effrayé et se reculant contre le mur.
—Ce que tu m'as fait? répondit Sporus avançant d'un pas vers lui et laissant retomber ses mains comme si les forces lui eussent manqué; d'un enfant qui était né pour devenir un homme, pour avoir sa part des sentiments de la terre et des joies du ciel, tu as fait un pauvre être qui n'appartenait plus à rien, qui n'avait plus de droit à rien, qui n'avait plus d'espoir en rien. Tous les plaisirs et tous les bonheurs, je les ai vu passer devant moi, comme Tantale voit les fruits et l'eau sans pouvoir les atteindre, enchaîné que j'étais à mon impuissance et à ma nullité; et ce n'est pas tout, car si j'avais pu souffrir et pleurer sous des habits de deuil, en silence et dans la solitude, je te pardonnerais peut-être; mais il m'a fallu revêtir la pourpre comme les puissants, sourire comme les heureux, vivre au milieu du monde comme ceux qui existent, moi, pauvre fantôme, pauvre spectre, pauvre ombre.
—Mais que voulais-tu de plus, dit Néron tremblant; j'ai partagé avec toi mon or, mes plaisirs et ma puissance; tu as été de toutes mes fêtes, tu as eu comme moi des courtisans et des flatteurs, et, quand je n'ai plus su que te donner, je t'ai donné mon nom.
—Et voilà justement ce qui fait que je te hais, César. Si tu m'avais fait empoisonner comme Britannicus, si tu m'avais fait assassiner comme Agrippine, si tu m'avais fait ouvrir les veines comme à Sénèque, j'aurais pu te pardonner au moment de ma mort. Mais tu ne m'as traité ni comme un homme, ni comme une femme; tu m'as traité comme un jouet frivole dont tu pouvais faire tout ce que bon te semblait; comme une statue de marbre, aveugle, muette et sans cœur. Ces faveurs dont tu parles, c'étaient des humiliations dorées, et voilà tout; et plus tu me couvrais de honte, et plus tu m'élevais au-dessus des têtes, chacun pouvait mesurer mon infamie. Et ce n'est pas tout: avant-hier, quand je t'ai donné cet anneau, quand tu pouvais me répondre par un coup de poignard, ce qui aurait fait croire au moins à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui étaient là que je valais la peine d'être tué, tu m'as frappé du poing, comme un parasite, comme un esclave, comme un chien!...
—Oui, oui, dit Néron, oui, j'ai eu tort. Pardonne-moi, mon bon Sporus!
—Et cependant, continua Sporus, comme s'il n'avait pas entendu l'interruption de Néron, cet être sans nom, sans sexe, sans amis et sans cœur; cet être, quel qu'il fût, s'il ne pouvait faire le bien, pouvait au moins faire le mal; il pouvait, la nuit, entrer dans ta chambre, te voler tes tablettes qui condamnaient à mort le sénat et le peuple, et les éparpiller, comme l'eût fait un vent d'orage, sur le Forum ou au Capitole, de manière à ce que tu n'eusses plus de grâce à attendre ni du peuple ni du sénat. Il pouvait t'enlever la boîte où était renfermé le poison de Locuste, afin de te livrer seul, sans défense et sans armes, à ceux qui te cherchent pour te faire subir une mort infâme.
—Tu te trompes! s'écria Néron en tirant un poignard de dessous le coussin de son lit; tu te trompes, il me reste ce fer.