Ramenée chez moi par Danton, restée seule, je revis dans un angle de ma chambre, comme par une ouverture de théâtre on voit une décoration, je revis toute cette scène: la femme Évrard affaissée sur sa chaise; ce commissaire de police appuyé des deux poings sur la table et dictant; ce greffier impassible écrivant; cette belle jeune fille debout, maintenue et maltraitée par deux soldats, pareille à la statue de la justice arrachée à sa base; puis ce capucin immonde la regardant avec des yeux de haine et de luxure.

Toutes les autres figures formaient un deuxième et troisième plan au tableau, mais indistinctes et à peine esquissées.

Et malgré moi je tendais les bras à cette belle héroïne, et malgré moi je l'appelais ma sœur.

À trois heures il se fit un grand bruit; les rues n'avaient pas un instant cessé d'être pleines de curieux. Au milieu de la foule, des hommes aux bras nus criaient, hurlaient, demandaient qu'on leur livrât l'assassin.

C'était Charlotte Corday que l'on conduisait à la prison de l'Abbaye.

Contre toute attente, elle y arriva sans être mise en morceaux.

Le lendemain, à mon grand étonnement, je vis arriver chez moi Danton avec sa femme, belle enfant blonde, de mon âge à peine, qu'il poussa dans mes bras.

Il l'amenait passer la matinée avec moi, à la condition qu'ils m'emmèneraient dîner à la campagne, où je resterais quelques jours avec elle.

Ma solitude était si triste, mon cher bien-aimé, que j'acceptai; puis ce me serait une occasion de parler de toi avec une femme, avec un cœur jeune qui me comprendrait.

D'ailleurs tu aimais Danton; ne pouvant aimer Danton, je voulais aimer sa femme.