Ce secret, si c'était tout simplement le néant, si l'homme avait vécu toute une vie d'angoisses et de douleurs, suspendu à cette espérance vague et fragile, pour voir cette espérance se rompre à son dernier soupir, pour retomber dans cette nuit sans écho, sans souvenir, sans lumière, d'où il est sorti le jour de sa naissance!
Alors que deviendraient nos beaux projets, mon Jacques bien-aimé, d'une vie éternelle passée l'un près de l'autre; après les illusions du temps perdu viendrait la perte des illusions de l'éternité!
Encore si l'on pouvait comprendre quel a été le dessein de Dieu en nous laissant dans le doute! Mais non, ses actes sont incompréhensibles comme lui!
Lorsqu'un roi envoie un messager de l'autre côté des mers, de peur que ce messager ne s'égare en route il lui dit le but de son message.
Louis XVI, lorsqu'il envoyait La Pérouse en Océanie, lui traçait la route qu'il avait à suivre dans ce monde inconnu.
La Pérouse y est mort. Mais au moins savait-il dans quel but il avait été envoyé, ce qu'il allait chercher, ce qu'il devait rapporter s'il eût survécu.
Nous, on nous envoie sur un océan bien autrement orageux que l'océan Indien, et l'on ne nous dit pas ce que nous allons y faire, et ce qu'il adviendra de nous lorsqu'une tempête nous aura engloutis.
Et lorsqu'on pense que les plus grands esprits, créés par ce Dieu muet et invisible depuis six mille ans, peut-être le double, qu'ils s'appellent Homère ou Moïse, Solon ou Zoroastre, Eschyle ou Confutzée, Dante ou Shakespeare, ont posé en face du cadavre d'un frère, d'un ami ou d'un étranger, les questions que je pose à ce cadavre qui devrait être d'autant plus disposé à me répondre qu'il a été de lui-même au-devant de la mort, et que pas un n'a vu frissonner une fibre du cadavre pour lui répondre oui ou pour lui répondre non.
Oh! mon ami, quand tu étais là, je croyais, parce qu'il est facile de croire quand on est pleine d'espérance, d'amour et de joies; mais loin de toi, dans mon isolement, dans ma solitude, dans ma douleur, je ne m'arrête pas même au doute; et je ne crois qu'à l'absence du bien et du mal, qu'au repos éternel, qu'à la dissolution de notre être dans le sein de cette nature ignorante qui produit, sans plus d'affection pour l'un que pour l'autre, l'arbre vénéneux et la plante bienfaisante, le chien qui caresse son maître, le serpent qui mord celui qui l'a réchauffé.
*
* *