Midi venait de sonner et Robespierre n'était pas encore arrivé. Blessé de son échec de la veille, disait-on, il ne rentrerait dans la Convention qu'à la tête de la Commune armée et ce qui venait à l'appui de ce dire, c'est qu'Henriot, ivre comme toujours, venait de mettre ses canons en batterie sur la place du Carrousel.
Tallien non plus n'avait point paru dans la chambre des séances. Mais on savait qu'il était dans la salle de la Liberté avec tous ses amis, et que, comme il fallait passer par cette salle pour entrer dans celle de la Convention, il arrêtait tous les députés au passage, en gardait quelques-uns avec lui, et envoyait les autres à leurs places avec leur leçon faite.
Attendait-il Robespierre comme Brutus, Cassius et Casca attendaient César? Allait-il le poignarder là, sans phrases, comme avait dit Sieyès?
Enfin un murmure annonça l'entrée de celui qu'on attendait avec tant d'impatience, et quelques-uns peut-être avec plus de crainte que d'impatience encore.
Le chimiste qui eût pu décomposer ce murmure y eût trouvé un peu de tout, depuis un commencement de menace jusqu'à un reste de lutterie.
Jamais, même le fameux jour de la fête de l'Être Suprême, Robespierre n'avait mis un pareil soin à sa toilette. Il portait l'habit bleu barbeau; la culotte claire, le gilet de piqué blanc avec des effilés; il avait la démarche lente et assurée. Lebas, Robespierre jeune, Couthon, ses fidèles, marchaient du même pas que lui. Ils s'assirent autour de lui, ne regardant personne, ne saluant personne. Et cependant ils voyaient de leur place, avec un certain dédain qu'ils n'étaient pas maîtres de cacher, les chef de la Plaine et de la Montagne, irréconciliables jusqu'à ce jour, et qui ce jour-là, entraient, chose menaçante, au bras l'un de l'autre, se soutenant l'un à l'autre.
Il y eut un instant de silence.
Saint-Just entra à son tour, tenant à la main le discours qu'il allait lire, discours qui devait amener la chute des comités et leur renouvellement par des hommes dévoués à Robespierre.
La veille, le parti jacobin, craignant l'emportement de ce jeune homme, avait exigé qu'il lût ce discours à une commission avant de le prononcer. Mais il n'avait pas eu le temps. Il venait d'en écrire la dernière ligne à peine. Sa pâleur de cendre, ses yeux cerclés de noir, disaient le mal qu'il y avait eu.
Il alla droit à la tribune; un flot de représentants, à la tête desquels était Tallien, entra derrière lui. Collot-d'Herbois, l'ennemi personnel de Robespierre, tenait le fauteuil du président. Il avait été choisi tout exprès, et à ses côtés se tenait pour prendre sa place, si le courage lui manquait, un homme auquel on était sûr que le courage ne manquerait pas, un dogue du parti de Danton, Thuriot, qui avait voté, tu te le rappelles, la mort du roi avec tant d'acharnement que depuis ce temps on ne l'appelle plus Thuriot, mais Tue-roi.