La faveur, comme c'est l'habitude, commençait à revenir aux victimes de la révolution, et ceux-là même qui avaient été les plus furieux entre les démagogues commençaient, comme Fréron, à se laisser entraîner aux excès les plus opposés.
Quant à moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant encore, et, chose étrange qui caractérise parfaitement l'Espagnole, elle avait voulu se remarier devant un prêtre, et un prêtre non assermenté.
Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il était facile de voir qu'il obéissait à une irrésistible passion. De mon côté, soit dans l'espérance des services que j'attendais de lui, soit que je cédasse peu à peu et malgré moi, à ce charme qui l'entourait, soit enfin, mon ami, que l'absence opérât son effet habituel sur une âme vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait une fois de moins que d'habitude, j'étais inquiète le soir et l'attendais avec impatience.
Deux mois s'écoulèrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli coupé attelé de deux chevaux. Il avait quelque chose à me faire voir, disait-il.
Au point d'amitié où j'en étais vis-à-vis de lui, je ne voyais aucune difficulté à sortir en tête à tête.
Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, située entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.
Il me fit visiter la maison, du rez-de-chaussée au second étage. Il était impossible de voir un plus charmant bijou, tout était d'une élégance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il fût possible de le reconnaître, tant il était déguisé sous le bon goût qui marche si rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de Greuze. Dans une chambre à coucher, un Christ apparaissant à la Madeleine, de Prud'hon. La chambre à coucher avait l'air d'un boudoir taillé pour un colibri dans un bouton de rose.
Il ouvrit un secrétaire placé entre les deux fenêtres et me montra l'acte qui levait le séquestre de mes biens placé sur les titres de propriété, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir avec lui.
—Restez, madame, dit-il, cette maison est à vous: elle est à moitié payée par les quatre années de revenus que votre père ni vous n'avez point touchés. Vous êtes riche d'un million et demi, et toutes vos dettes montent à quarante mille francs qui vous restent à payer sur cette maison; seulement je fais une réserve: Tallien, sa femme et moi venons aujourd'hui pendre la crémaillère avec vous. La voiture et les domestiques sont à vous, il va sans dire que, si nous sommes mécontents du cuisinier, après le dîner nous le changerons.
Et, avec la légèreté et l'élégance que savaient mettre en toutes choses ces hommes-là, Barras prit ma main, la baisa et sortit.