Ce sont les trois déesses qui se partagent l'Olympe, ce sont les trois grâces qui règnent au Luxembourg.
La belle madame Tallien,—Térésia Cabarrus,—occupait l'avant-scène à droite des spectateurs; elle représentait la Grèce personnifiée dans Aspasie; elle était vêtue d'une robe de linon blanc tombant à longs plis sur un transparent rose. Sur cette robe elle portait une espèce de péplum comme Andromaque. Deux bandeaux en feuilles de laurier d'or soutenaient son voile; malgré la robe de linon blanc, malgré le transparent rose, malgré le péplum jeté sur le tout, on pouvait voir à la base d'un cou de cygne le haut d'une poitrine admirablement modelée. Un collier de perles à quatre rangs faisait valoir son cou d'un blanc mat, comme son cou faisait valoir les perles d'un blanc rosé. Les mêmes bracelets de perles étaient noués au haut du bras, au-dessus de mitaines roses montant jusqu'au coude.
Un journaliste avait dit quelques jours auparavant:
—Il y a deux mille ans que l'on porte des chemises, cela commence à devenir ennuyeux.
La belle madame Visconti, qui représentait la Romaine, comme son nom lui en imposait l'obligation, avait compris la vérité de cette critique et avait en effet supprimé la chemise.
Elle portait, comme madame Tallien, une robe de mousseline très-claire à longues manches, ouvertes de manière à laisser voir ses bras moulés sur l'antique; son front était surmonté d'un diadème de camées; son cou entouré d'un collier pareil, ses jambes et ses pieds étaient nus, à part des sandales de pourpre qui lui permettaient de porter autant de bagues aux doigts de ses pieds qu'aux doigts des mains; une forêt de cheveux noirs et bouclés s'échappaient de son diadème et retombaient sur ses épaules. C'était ce qu'on appelait une coiffure à la Caracalla.
Dans la loge en face de celle de madame Visconti, la marquise de Beauharnais, avec sa grâce créole, représentait la France. Elle portait une robe ondée rose et blanc garnie d'effilés noirs. Elle n'avait point de fichu; des manches courtes en gaze de la couleur de ses effilés, et de longs gants café au lait se nouant au-dessus du coude. Elle était chaussée de bas de soie blancs à coins verts, portait des souliers de maroquin rose, et était coiffée à l'étrusque. Elle n'avait pas un bijou sur elle, mais ses deux enfants à côté d'elle, et, comme Cornélie, semblait dire en les regardant:
—Voilà mes pierreries, à moi.
C'est à tort que nous lui avons laissé le nom de marquise de Beauharnais. Depuis quelques jours elle venait d'épouser un jeune chef de brigade d'artillerie appelé Napoléon Bonaparte. Mais, comme on regardait ce mariage au-dessous d'elle, ses bonnes amies, qui ne pouvaient s'habituer à l'appeler madame Bonaparte tout court, profitant du retour des titres, continuaient de l'appeler tout bas marquise.
Les autres femmes qui fixent tous les yeux, qui attirent à elles toutes les lorgnettes, sont mesdames de Noailles, de Fleurieu, de Gervasio, de Staël, de Lansac, de Puységur, de Perregaux, de Choiseul, de Morlaix, de Récamier, d'Aiguillon.