Chacune de ces bâtisses contenait un petit retrait pour un poëte, pour un peintre, pour un compositeur. Par chacune des fenêtres ménagées avec beaucoup d'art, on apercevait un point de vue différent, toujours bien choisi, tantôt terrible, tantôt gracieux.

L'intendant que Jacques avait trouvé au château, où du reste il montait tous les jours pour s'assurer que tout était en bon ordre, habitait un de ces petits retraits avec sa femme encore jeune et deux petits enfants.

Jacques lui dit ce qu'il avait fait pour Joseph le bûcheron. Jean Munier connaissait l'homme, mais ne connaissait pas la part qu'il avait eue dans la vie d'Éva et de Jacques.

Sans lui en dire plus qu'il n'en savait sur ce point, sans lui laisser pressentir ce qu'il voulait faire du bois où était située la cabane du bûcheron, Jacques lui recommanda d'être bon pour lui et de le laisser chasser tant qu'il le voudrait.

À chaque pas de son retour, Jacques rencontrait un souvenir. Là il avait guéri un enfant qui était tombé d'un arbre en dénichant un nid; plus loin, c'était une mère qui avait attrapé le croup en soignant sa petite fille; ici, c'était un vieillard paralytique sur lequel il avait essayé pour la première fois la cure par les poisons, c'est-à-dire par la strychnine et la brucine. Un paysan dont le fusil avait crevé à l'affût s'était mutilé la main, et grâce aux soins méticuleux que le docteur avait pris de lui, il le vit travaillant de cette main qu'un autre eût coupée, et qu'il lui avait conservée, lui, pour l'aider à nourrir sa famille.

Tous ces gens le reconnaissaient, l'arrêtaient, lui parlaient de lui, sans qu'aucun le quittât sans lui parler aussi d'Éva, et sans renouveler pour lui cette douleur toujours croissante de prononcer son nom.

Du reste, ce nom n'était-il pas plus présent que jamais à sa pensée? Ne suivait-il pas cette même route par laquelle il était revenu le jour où il rapportait Éva dans un coin de son manteau? Il y avait bientôt dix ans de cela, et chaque détail de la route lui était encore aussi présent aujourd'hui que s'il eût fait cette route hier, accompagné de Scipion, courant devant lui, revenant à sa rencontre et sautant après le manteau replié dans lequel était roulée sa jeune maîtresse.

Tout entier à ses pensées, il laissait aller son cheval au pas ordinaire en reconnaissant que le refus de Dieu à l'homme de soupçonner l'avenir était un suprême bienfait lorsque, dans le but non-seulement de faire une bonne action, mais de pousser d'un pas la science en avant, il emportait ce corps inerte et mal formé, n'espérant pas même le voir arriver à un développement aussi parfait que celui qu'il avait obtenu à force de soins. Il était loin de deviner l'influence que cet enfant sans parole, sans regard, sans intelligence, presque sans souffle, prendrait sur sa destinée.

L'homme avait-il sa page écrite d'avance dans le livre de l'univers, ou l'homme allait-il se heurtant au hasard à tous les accidents de son chemin dont chacun en le poussant à droite ou à gauche changeait quelque chose à son avenir inconnu à Dieu comme à lui?

Qu'eût-il fait de cet être informe qui ralentissait sa marche en l'embarrassant? S'il eût su que de lui naîtrait cette source de douleurs à laquelle il s'abreuvait et à laquelle pendant six ans il avait cru boire toutes les délices de la vie, sans doute il l'eût abandonné à quelque tournant de route ou tout au moins reporté sur la paille fétide où il l'avait pris. Eh bien, non, tant le cœur a de sombres mystères! la curiosité lui eût rendu peut-être cette petite créature plus chère et plus intéressante lorsqu'il l'eût sue l'instrument dont le malheur se servirait pour sonder son inépuisable bonté. Non! il l'eût gardée vivante et, pour les instants de bonheur que lui avait donnés cette rencontre inattendue, il aurait risqué ces longues tortures, qu'il était obligé de s'avouer à lui-même n'être pas sans une amère douceur.