Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:

—Silence.

—Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas digne et je me récuse.

—Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix.

—Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même ce que je veux?

—L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation, reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi mauvais citoyen.

—Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et non un législateur.

—Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe, tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)? quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les chirurgiens.

—Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il suffira, je l'espère.

—Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un chirurgien et non d'un bourreau.