Quel était ce crime?
À quel seigneur de Chazelay remontait-il? Par quelle filiation morale étendait-il son influence sur la destinée du seigneur actuel? On l'ignorait.
De la porte d'entrée flanquée des petites tourelles dont nous avons déjà parlé, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du château, on pénétrait dans une première cour, qui était occupée par les écuries, les étables, les greniers, les granges, et, en général, par tous les bâtiments d'exploitation.
C'était la ferme.
Était-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent l'influence morale des lieux où ils habitent? Toujours est-il que les chiens, sans doute effrayés par la vue de leur congénère furieux, secouaient mélancoliquement leur chaîne, et que, à l'arrivée d'un étranger, ils firent entendre le hurlement qui, la nuit, annonce aux superstitieux la mort du maître ou de l'un de ses plus proches parents. Les bœufs, que l'on dételait pour les mener boire, portaient la corne basse et fixaient sur la terre leur grand œil limpide, et les chevaux eux-mêmes semblaient, comme les superbes coursiers d'Hippolyte, se conformer à la triste pensée universellement répandue sur chacun.
De cette cour extérieure, on découvrait les fossés de ce qu'on eût pu appeler la forteresse. Par un pont-levis jeté sur ces fossés, et à l'aide d'un passage bas et sombre creusé dans l'épaisseur d'un donjon, sur la muraille duquel s'étendait une large tache de rouille ou de sang, on pénétrait dans une autre cour. À part les cuisines et quelques salles de l'aile du bâtiment destinées à marquer la configuration intérieure du corps de logis, on ne voyait encore rien du château, rien que cette masse puissante et monolithe dont la mélancolie plombait sur les hommes et les animaux mêmes.
Dans cette première cour, l'herbe poussait entre les cailloux; des instruments de labour étaient négligemment jetés çà et là, et quelques canards muets barbotaient dans l'eau stagnante et huileuse des fossés.
Telle était la physionomie ordinaire du château de Chazelay. Mais, au moment où Jacques Mérey, suivi des deux hommes du château, pénétra dans la cour extérieure, la tristesse habituelle des visages et des choses avait fait place à une terreur et à un désordre qu'il est difficile de décrire. Des garçons de service, armés de bâtons, de fourches et de fléaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le village en en mordant plusieurs autres. Harcelé et blessé, mais rendu plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'était plus borné à piller les quadrupèdes; il avait mordu deux des assaillants; puis, trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'était glissé dans la cour et avait été s'acculer à un enfoncement de la muraille pareil à un four.
À la porte du pont-levis, tout le monde s'était arrêté; M. de Chazelay lui-même, au lieu d'aller à l'animal avec son fusil de chasse, s'était enfermé au château; une frayeur superstitieuse semblait avoir cloué tout le monde au seuil de ce château fatal, qui, même dans d'autre temps, n'était pas abordé sans effroi.
Ce chien était la forme visible du mauvais génie qu'on disait avoir pour ces lieux une prédilection amère et néfaste.