—Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne croyais!

—Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son cœur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix d'or, avec ton cœur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.

—À Dumouriez?

—À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.

—Et toi, qu'as-tu fait?

—J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de la France ont été mises dans sa main.

—Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé?

—Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui; tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque manœuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs.

—Se bornent-ils là?

—Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me charge de faire la conduite à ces messieurs.