Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du ministère pour manger.

Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme serait obligé de payer ce qu'il consommerait.

Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver, ni pain, ni eau-de-vie.

Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et, montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens:

—Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.

Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient incessamment tout ce qui leur manquait.

Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.

Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain. Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet, commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer. Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne, au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt. Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis, qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée, c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par colonnes.

Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements? iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries? soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si souvent?

Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés en notre pouvoir.