Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante, sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa longueur, se jeter dans la Creuse.

À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard la palette variée du jardin.

D'un coup d'œil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans âme qui gisait dans le laboratoire.

Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même, pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les ressources de la nature.

Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur venait en dix minutes de jeter sur le papier.

VII
Une âme à sa genèse

Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de leurs différentes nuances trois tapis bariolés.

Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève.

L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un. Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui, d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la mémoire de ses nourriciers.

Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur elle la même œuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains, n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner que celui d'Éva?