—J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit.
—Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos assignats.»
—Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit Dumouriez.
—Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges, il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus riches que vous tous.»
—Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être Washington.
—Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour ne plus craindre même César.
—Mais jusque-là...
—Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous faire dictateur, guerre à mort!
—Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules; elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.
—Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français.