Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots agir et subir.
À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.
Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse entière de la substance dont ils émanent.
Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.
Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une personne sont ensuite recueillis par elle seule.
C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps, au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.
Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.
Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur, souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.
Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau, et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole humaine:
—BE... ELLE...