D'ailleurs, Éva était très obéissante; le docteur lui avait indiqué son domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement.

Éva n'avait pas été vue même par le serpent.

On était arrivé à l'automne de l'année 1791; depuis six ans, le docteur poursuivait son œuvre.

Éva allait avoir quatorze ans.

Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva, comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.

Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur le miroir; il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de volonté; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel M. de Puységur observa les merveilles du somnambulisme.

Au cours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait arrêté sa pensée sur le pommier; la similitude dans l'espèce n'avait été que le second motif de son choix.

Éva sortit de la maison à son heure accoutumée; c'est-à-dire vers huit heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par l'arbre magnétique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea du côté des belles pommes mûres qui détachaient sur le vert foncé des branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle était presque nue. Jamais de plus belles formes ne s'accusèrent avec plus de liberté! On eût dit une des trois Grâces de Germain Pilon, si chastement et si coquettement drapées à la fois, qu'en laissant presque tout voir elles laissaient tout désirer.

Mais ces splendeurs de la nature, ces trésors de la beauté physique étaient couverts et sanctifiés aux yeux de Jacques Mérey par le plus chaste de tous les voiles: par la science.

Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser d'être hommes devant un beau modèle nu.