Aussitôt mon père m'appelait et me donnait pour escorte au pauvre fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car devant moi, la fille du maître d'école, nul n'osait le toucher.
Il en résulta que Gabriel parut me prendre dans une grande affection, et que nous contractâmes l'habitude d'être ensemble: seulement, de sa part, cette affection était de l'égoïsme, et de la mienne de la pitié.
Gabriel apprenait difficilement à lire et à calculer, mais pour l'écriture il avait une très grande facilité; non seulement il possédait en propre une écriture magnifique, mais encore il avait la singulière aptitude d'imiter les écritures de tous ses camarades, et cela à tel point que l'imitation rapprochée de l'original rendait l'auteur même indécis.
Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon père secouait tristement la tête et disait souvent:
—Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-là ... cela tournera mal.
—Bah! comment voulez-vous que ça tourne, monsieur Granger? disait Gabriel. Je serai maître d'écriture, quoi! voilà tout, au lieu d'être garçon de charrue.
—Ce n'est pas un état que d'être maître d'écriture dans un village, disait mon père.
—Eh bien! j'irai exercer à Paris, répondait Gabriel.
Quant à moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y avoir à imiter l'écriture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel de nouveaux progrès, m'amusait beaucoup.
Car Gabriel ne se bornait plus à imiter les écritures seules, Gabriel imitait tout.