J'ouvris vivement la lettre, et je lus ce qui suit:
»Monsieur,
»J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me reconnaître, et vous avez dû voir ceux que je faisait pour ne pas être reconnu.
»Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes est de se trouver face à face, dégradés comme nous le sommes, avec un homme qu'on a rencontré dans le monde.
»Je me suis donc donné la fièvre pour m'épargner aujourd'hui cette humiliation.
»Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque pitié pour un malheureux qui, il le sait, n'a même plus droit à la pitié, n'exigez point que je rentre à votre service; j'oserai même vous demander plus: ne faites aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que je vous supplie à genoux de m'accorder, je vous donne ma parole d'honneur qu'avant que vous ne quittié Toulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous m'avez rencontré. Avec ce nom, vous saurez de moi tout ce que vous désirez en savoir.
»Daignez prendre en considération la prière de cellui qui n'ose pas se dire
»Votre bien humble serviteur,
»GABRIEL LAMBERT.»
Comme l'adresse, la lettre était écrite de la plus charmante écriture anglaise qui se pût voir; elle indiquait une certaine habitude de style, quoique les trois fautes d'orthographe qu'elle contenait dénonçassent l'absence de toute éducation.
La signature était ornée d'un de ces paraphes compliqués comme on n'en trouve plus qu'au bout du nom de certains notaires de village.
C'était un mélange singulier de vulgarité originelle et d'élégance acquise.
Cette lettre ne me disait rien pour le présent; mais elle me promettait pour l'avenir tout ce que je désirais savoir. Puis je me sentais pris de pitié pour cette nature plus élevée, ou, comme on le voudra, plus basse que les autres.
N'y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation?
Je résolus donc de lui accorder ce qu'il me demandait.
Je dis au garde-chiourme que, loin de désirer qu'on me rendît Gabriel Lambert, j'eusse été le premier à demander qu'on me débarrassât de cet homme, dont la figure me déplaisait.
Puis je n'en ouvris plus la bouche, et personne ne m'en souffla le mot.