—Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?
—En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de retour; silence et courage.
—Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte, d'étonnement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore endormi ... je ne sais plus où j'avais la tête ... j'ai eu tort. Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais je vais vous montrer que je sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi, il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez ... c'est même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais je ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est jour de fête, qu'on annonçe de grandes réjouissances publiques, une procession, des courses, une belle pêche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis à sec, j'ai tout donné à mon père et à mon jeune frère ... un gamin paresseux dont vous ne vous faites pas une idée ... tout ce que j'avais.
Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tête. Aussitôt on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un second fanal; et une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous nocturne.
Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Caprée, un vieillard d'une soixantaine d'années, à la barbe et aux cheveux blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long chaperon.
—Eteins ton flambeau, dit le vieillard à voix basse, on ne saurait avoir trop de prudence.
—Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et de voir d'abord à qui j'ai affaire.
—A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication, je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.
—C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà pourtant l'inconvénient de ne pas connaître les gens qu'on emploie, et de choisir des agents par procuration.
—Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous arrive assez souvent de ne connaître ni nos amis, ni les gens qui nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.