C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se convaincre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, eût été obligé de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.
Par quels liens mystérieux et inconnus l'âme d'un chrétien pouvait-elle tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à cette ruine vivante?
C'était le secret de la Providence.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait, accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, que le plus âgé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.
Était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?
Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?
Personne n'en savait rien.
La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable, car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de ses fils.
Quoi qu'il en fût, les propos du soldat devenaient tellement violens, que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la seule vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.
En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.