Rien ne troublait donc le repos de Pandolfo et de Jeanne, et le calme qui régnait au palais n'était, du reste, qu'un reflet de celui que respirait en même temps le royaume. Naples jouissait alors d'une paix profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avec une telle promptitude, que son bras, pareil à la foudre, frappait souvent l'ennemi avant qu'il eût eu le temps de se mettre en garde. L'ambition de Ladislas n'avait pas de bornes; son nom glorieux et redoutable au dehors couvrait de son éclat les honteux mystères de sa cour; les exploits du frère faisaient oublier les déréglemens de la sœur; la boue disparaissait sous le sang.

Ladislas avait dompté la rébellion de Hongrie à l'âge où les autres n'ont pas la force de porter une lance; il avait battu deux fois Louis d'Anjou, deux fois les Florentins, trois fois le pape, ce qui, par parenthèse, lui valut ses trois excommunications;—il était maître de Faënza, Forli, Vérone, Sienne, Arezzo, et à l'époque où se passe notre histoire, sa confiance en lui-même était si grande, son orgueil si absolu, que, ne croyant plus avoir aucun ménagement à garder, il avait fait broder sur son manteau royal ces paroles: Aut cæsar, aut nihil, empereur ou rien!

Après les succès de Toscane, ses projets de conquête devaient naturellement devenir plus vastes, et quoiqu'il fit annoncer souvent entre deux victoires qu'il allait rentrer dans son royaume pour goûter quelques instans de repos et se préparer à de nouvelles campagnes, il lui arrivait bien rarement d'interrompre le cours de ses triomphes et de quitter l'armée pour revoir ses sujets.

Aussi la véritable reine était Jeanne; le roi de fait, sinon de droit, était Pandolfello. Qu'avait-elle à craindre? que pouvait-il souhaiter davantage? Et cependant, voyez le terrible enchaînement du crime et l'infernale logique des passions!

Cet homme, dont personne n'eût troublé peut-être le coupable bonheur, poussé par une nécessité fatale, entassait meurtre sur meurtre, trahison sur trahison, parjure sur parjure; il ne vivait qu'au milieu des sicaires, des espions, des empoisonneurs; il ne tramait que des conspirations, il ne rêvait que l'assassinat!

Cette femme, aimée par son frère, adorée par le peuple, belle sur toutes les belles, puissante sur tous les puissans, passait sa vie dans des transes perpétuelles, ne fermant jamais les yeux que pour les rouvrir en sursaut, ne regardant jamais son favori sans trembler pour sa tête.

Comme nous l'avons dit, Pandolfello était plongé dans un léger assoupissement, moitié réalité, moitié rêve. Il ne songeait déjà plus au meurtre qu'il avait commis et au meurtre qu'il avait ordonné. Les remords n'allaient jamais chez lui au delà de quelques heures, et deux nuits étaient déjà passées sur son double crime.

Le rêve du grand chambellan était tout d'or et d'ivoire; il se voyait assis sur un trône de velours cramoisi, élevé à la droite du maître autel de Santa-Chiara, le manteau royal sur l'épaule, le cercle fleurdelisé sur la tête, ayant Jeanne à gauche et les sept grands officiers de la couronne, sur différens gradins, à ses pieds, tandis que le cortège funèbre de Ladislas défilait silencieusement vers l'église de San-Giovanni à Carbonara, où le monument était déjà ébauché, par les soins de la régente, sous la forme de trois statues, l'une assise, l'autre couchée, et la troisième à cheval.

Pandolfello s'enivrait des applaudissemens de la foule et des parfums mystiques dont quatre jeunes thuriféraires, en surplis blanc, l'encensaient à tour de bras, le front courbé jusqu'à terre.

Comme il en était là de son rêve, un navire parut à l'horizon.