—Dieu de justice! le pavillon royal à la galère qui aborde avant les autres!

Le grand chambellan pâlit comme un coupable à la vue de l'échafaud. Sa conscience chargée de crimes lui représentait ce brusque retour comme une punition foudroyante. Mais la réflexion lui fit bientôt espérer que le roi, absorbé comme toujours par ses projets et par ses plaisirs, n'aurait ni le temps, ni l'envie d'écouter des plaintes et de punir des méfaits. Il maîtrisa son trouble, et, offrant sa main à Jeanne pour rentrer au salon, lui dit d'un air assuré:

—Eh bien! qu'avons-nous à craindre, madame? Il s'agit de commander immédiatement une fête royale et splendide, et, comme cola rentre dans les fonctions spéciales du grand chambellan, je vais immédiatement donner des ordres pour que la réception soit digne du vainqueur d'Italie, et pour que le triomphe que nous allons lui improviser surpasse en magnificence et en éclat tout ce qu'on a vu jusqu'ici dans le royaume.

Et posant respectueusement les lèvres sur la main de la princesse, il s'éloigna, comme il l'avait dit, pour veiller aux préparatifs d'une de ces gigantesques saturnales qui avaient le double avantage d'endormir le roi et d'apaiser le peuple.

Cependant des matelots, des pêcheurs, des soldats, des lazzaroni s'assemblaient tumultueusement sur le port pour assister au débarquement de la flotte.

Les bruits les plus contradictoires et les plus invraisemblables circulaient dans la foule. Des groupes nombreux et animés se formaient sur le môle.

Le grand sénéchal accourait à la hâte pour disposer ses officiers et ses hommes d'armes en une double haie, depuis le débarcadère jusqu'au château.

Les uns regardaient ce retour inattendu et soudain comme le présage de nouvelles luttes et de nouveaux malheurs qui allaient fondre sur ce pauvre pays, remis à peine de ses guerres étrangères et de ses discordes civiles; les autres y voyaient au contraire un secours du ciel et un châtiment providentiel qui punirait bientôt l'insolente tyrannie du favori et mettrait un frein aux débauches de la cour.

Tout le monde s'étonnait que ni Jeanne, ni Pandolfello, dont on connaissait l'astuce et la prévoyance, et qui entretenaient visiblement à leur service une armée d'agens et d'espions, n'eussent reçu aucun avertissement de cette brusque arrivée, et que le messager qui devait apporter la nouvelle de la victoire célébrée publiquement la veille, n'eût pas annoncé aux personnes qui avaient le plus d'intérêt à le savoir qu'il précédait Ladislas seulement de quelques heures.

Il était sûr que le roi n'était pas attendu.