»Il pleuvait à torrents.

»Heureusement je n'avais que la rue à traverser, et je fus tout de suite chez la personne qui réclamait mes soins. Elle habitait un hôtel vaste et aristocratique. Je traversai une grande cour, montai quelques marches d'un perron, passai par un vestibule où se trouvaient des domestiques qui m'attendaient; on me fit monter un étage et je me trouvai bientôt dans la chambre de la malade. C'était une grande pièce toute meublée de vieux meubles en bois noir sculpté. Une femme m'introduisit dans cette chambre où personne ne nous suivit. J'allai droit à un grand lit à colonnes tendu d'une ancienne et riche étoffe de soie, et je vis sur l'oreiller la plus ravissante tête de madone qu'ait jamais rêvée Raphaël. Elle avait des cheveux dorés comme un flot du Pactole, se déroulant autour de son visage d'un galbe angélique; elle avait les yeux à demi-fermés, la bouche entr'ouverte et laissant voir une double rangée de perles. Son cou était éblouissant de blancheur, pur de lignes; sa chemise entr'ouverte laissait voir une poitrine belle à tenter saint Antoine; et quand je pris sa main, je me rappelai ces bras blancs qu'Homère donne à Junon. Enfin, cette femme était le type de l'ange chrétien et de la déesse païenne; tout en elle révélait la pureté de l'âme et la fougue des sens. Elle eût pu poser à la fois pour la Vierge sainte ou pour une bacchante lascive, donner la folie à un sage et la foi à un athée; et quand je m'approchai d'elle, je sentis à travers la chaleur de la fièvre ce parfum mystérieux fait de tous les parfums de fleurs qui émane de la femme.

»Je restais oubliant quelle cause m'avait amené, la regardant comme une révélation, et ne retrouvant rien de pareil ni dans mes souvenirs ni dans mes rêves, lorsqu'elle tourna la tête vers moi, ouvrit ses grands yeux bleus et me dit:

»Je souffre beaucoup.

»Elle n'avait cependant presque rien. Une saignée, et elle était sauvée. Je pris ma lancette; mais au moment de toucher ce bras si blanc et si beau, ma main tremblait. Cependant le médecin l'emporta sur l'homme. Dès que j'eus ouvert la veine, il en coula un sang pur comme du corail en fusion, et elle s'évanouit.

»Je ne voulus plus la quitter. Je restai auprès d'elle. J'éprouvais un secret bonheur à tenir la vie de cette femme entre mes mains; j'arrêtai le sang, elle rouvrit peu à peu les yeux, porta la main qu'elle avait libre à sa poitrine, se tourna vers moi, et me regardant d'un de ces regards qui damnent ou qui sauvent:

»—Merci, me dit-elle, je souffre moins.

»Il y avait tant de volupté, d'amour et de passion autour d'elle, que j'étais cloué à ma place, comptant chaque battement de mon cœur aux battements du sien, écoutant sa respiration encore un peu fiévreuse, et me disant que s'il y avait quelque chose du ciel sur cette terre, ce devait être l'amour de cette femme.

»Elle s'endormit.

»J'étais presque agenouillé sur les marches de son lit, comme un prêtre à l'autel. Une lampe d'albâtre, suspendue au plafond, jetait une clarté charmante sur tous les objets. J'étais seul auprès d'elle. La femme qui m'avait introduit était sortie pour annoncer que sa maîtresse allait bien et n'avait plus besoin de personne. En effet, sa maîtresse était là, calme et belle comme un ange endormi dans sa prière. Quant à moi, j'étais fou....