Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des bâtiments destinés, comme l'était la Calypso, à poursuivre ou à être poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les mâts de perroquet, et Jacques, les yeux fixés sur la partie faible du navire, venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon.

La situation devenait grave; il était évident que, avant une demi-heure, on serait bord à bord, et qu'il faudrait, comme on dit en terme d'art, en découdre avec un équipage d'un tiers plus fort que soi. Jacques communiquait à part lui cette réflexion peu rassurante au pointeur d'une des deux pièces de chasse lorsque le pointeur, en se baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la culasse de son canon. Voyant qu'il tardait à se remettre sur ses jambes, plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet de son habit et le ramena dans une ligne verticale. Mais alors il s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscaïen; seulement, au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscaïen avait pris l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était mort, comme on dit, d'une indigestion de fer fondu.

Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux à faire, se baissa à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire et cria:

—Feu!

Au même instant, le canon tonna, et, comme Jacques était curieux de voir le résultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour suivre, autant qu'il était en lui, l'effet du projectile qu'il venait d'adresser à son ennemi.

L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès, et brisant une partie de la muraille de tribord.

Un grand cri de joie retentit à bord de la Calypso. La frégate s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile brisée, tandis que la goélette, saine et sauve à quelques cordages près, continuait son chemin, débarrassée de la poursuite de son ennemi.

Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard: il y avait longtemps, au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie par des acclamations unanimes.

Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on n'avait gardé que celui du second pour lui rendre les honneurs dus à son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu dans un hamac avec un boulet de trente-six à chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi, et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur eux que le très médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la mer, au lieu de flotter à sa surface.

Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses pas, de sorte qu'il rentrait à Brest, tandis que le Leycester, qui s'était empressé de substituer à son mât cassé un mât de rechange, courait après lui du côté du cap Vert.