Or, on comprend que la vie que menait Jacques était une agréable vie, d'autant plus agréable qu'elle avait, de temps à autre, ses journées de combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé qu'elle nuisait à la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, voulaient absolument savoir ce que la Calypso venait faire sur les côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait par amuser le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes couleurs; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs, posées deux et une sur champ de gueules; alors la Calypso prenait chasse, et la fête commençait.

Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la Calypso, pour ces occasions-là seulement, possédait à son arrière deux pièces de trente-six, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires; or, comme elle était excellente voilière, et qu'elle obéissait à son maître au doigt et à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la portée de ses deux pièces. Il en résultait que, tandis que les boulets ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle, et Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oublié son métier de pointeur, enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de quilles; puis, lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatois, quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention, aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets ramés en signe d'adieu à son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque oiseau de mer attardé qui regagne son nid, il le laissait boucher ses trous, rajuster ses agrès, renouer ses cordages et disparaissait à l'horizon.

Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des ports un peu plus difficile; mais la Calypso était une coquette qui savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait La Belle-Jenny ou La Jeune-Olympe, et se présentait avec un air d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épices à Ceylan. Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un bon paysan bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la Calypso changeait de sexe; elle s'appelait le Sphinx ou le Léonidas; son équipage revêtait l'uniforme français, et elle entrait dans la rade, drapeau blanc déployé, saluant courtoisement le fort, qui lui rendait courtoisement son salut. Alors son capitaine était, selon son caprice, ou un vieux loup de mer, maugréant, jurant, sacrant, ne parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps renouveler son eau et faire sécher du poisson; ou bien quelque bel officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kergouran ou M. de Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de l'œil, et parlait en grasseyant. Tout cela eût été bien vite reconnu pour une comédie dans un port de France ou d'Angleterre; mais cela avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à Java.

Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'était pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en échange de son or et de ses traites, il prenait à Visapour et à Guzarate les plus beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il mettait les nouveaux achetés près des anciens dans une ceinture qu'il portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait à sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme Cléopâtre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'Égypte, Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.

Grâce à ce système d'économie, Jacques portait incessamment sur lui une valeur de deux ou trois millions, qui, à la rigueur, tenant dans le creux de la main, était facile à cacher dans l'occasion: car Jacques ne se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances opposées; que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait, et qu'après des années de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers.

Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit, menait une vie fort douce, et qu'il n'eût pas échangée contre celle d'un roi quelconque, vu que, déjà, à cette époque, l'emploi de roi commençait à être d'un assez médiocre agrément; notre aventurier eût donc été parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son père et de Georges n'était venu assombrir sa pensée; aussi, un beau jour, n'y put-il résister plus longtemps, et, comme, après avoir fait un chargement en Sénégambie et au Congo, il était venu compléter sa cargaison sur les côtes de Mozambique et dans l'Anguebar, il résolut de pousser jusqu'à l'île de France et de s'informer si son père ne l'avait pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu: il avait, en conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux négriers, on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le fils; de sorte que, le soir, Jacques s'était trouvé non seulement sur le rivage natal mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y chercher.


[Chapitre XV—La boîte de Pandore]

Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce père et pour ces frères, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, que de se trouver ainsi réunis au moment où ils s'y attendaient le moins: il y eut bien, au premier moment, dans le cœur de Georges, grâce à un reste d'éducation européenne, un mouvement de regret en retrouvant son frère marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite dissipé. Quant à Pierre Munier, qui n'avait jamais quitté l'île, et qui, par conséquent devait tout envisager du point de vue des colonies, il n'y fit pas même attention; il était, d'ailleurs, entièrement absorbé, le pauvre père, dans le bonheur inespéré de revoir ses enfants.

Jacques, comme c'était tout simple, revint coucher à Moka. Georges, lui et leur père ne se séparèrent que fort avant dans la nuit. Pendant cette première et douce causerie, chacun fit part à ces intimes de son âme de tout ce qu'il avait dans le cœur. Pierre Munier épancha sa joie. Il n'avait rien autre chose en lui que son amour paternel. Jacques raconta sa vie aventureuse, ses plaisirs étranges, son bonheur excentrique. Puis vint le tour de Georges, et Georges raconta son amour.