Or, comme on le voit, tout concourait à ce que le plaisir qu'on se promettait effaçât bien vite le désagrément qu'on venait d'éprouver. Aussi, le surlendemain de l'ouragan, les préparatifs de la fête commençaient à succéder aux préoccupations de la catastrophe.

Sara, seule, contre son habitude, absorbée qu'elle était dans des pensées inconnues à ceux qui l'entouraient, paraissait ne prendre aucun intérêt à une solennité qui, les années précédentes, avait cependant bien vivement préoccupé sa jeune coquetterie. En effet, l'aristocratie de l'île de France tout entière avait coutume d'assister aux courses, ainsi qu'au Yamsé, soit dans des tribunes élevées exprès, soit dans des calèches découvertes: dans l'un comme dans l'autre cas, c'était une occasion pour les belles créoles de Port-Louis d'étaler leur fastueuse élégance. On avait donc droit de s'étonner que Sara, sur laquelle l'annonce d'un bal ou d'un spectacle quelconque produisait d'ordinaire une si profonde impression, demeurât cette fois étrangère à ce qui allait se passer. Ma mie Henriette elle-même, qui avait élevé la jeune fille, et qui lisait au fond de son âme comme à travers le plus pur cristal, n'y comprenait rien, et en était devenue toute pensive.

Hâtons-nous de dire que ma mie Henriette, dont nous n'avons pas eu l'occasion, au milieu des graves événements que nous venons de raconter, de signaler la rentrée à Port-Louis avait eu si grand-peur pendant la nuit de l'ouragan, que, quoique souffrante encore de son émotion précédente, elle était partie de la rivière Noire, immédiatement après que le vent eut cessé, et était arrivée dans la journée à Port-Louis: elle était donc, depuis la surveille, réunie à son élève, dont, comme nous l'avons dit plus haut, la préoccupation inaccoutumée commençait à l'inquiéter sérieusement.

C'est qu'il s'était fait depuis trois jours un grand changement dans la vie de la jeune fille: du moment que, pour la première fois, elle avait aperçu Georges, l'image, la tournure, et jusqu'au son de la voix du beau jeune homme étaient restés dans son esprit; alors, et avec un soupir involontaire, elle avait plus d'une fois pensé à son futur mariage avec Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans donné son consentement tacite, par le fait que jamais elle n'avait laissé soupçonner que des circonstances pouvaient naître qui feraient pour elle de ce mariage une obligation impossible à remplir. Mais déjà, à partir du jour du dîner chez le gouverneur, elle avait senti que, prendre son cousin pour mari, c'était se condamner à un malheur éternel. Enfin, comme nous l'avons vu, il était arrivé un moment où non seulement cette crainte était devenue une conviction, mais encore où elle s'était solennellement engagée avec Georges à n'être jamais à un autre que lui. Or, on en conviendra, c'était une situation qui devait donner fort à réfléchir à une jeune fille de seize ans et lui faire envisager, sous un point de vue moins important qu'elle ne l'avait fait encore, toutes ces fêtes et tous ces plaisirs qui, jusqu'à ce moment, lui avaient paru les événements les plus importants de la vie.

Depuis cinq ou six jours aussi, MM. de Malmédie n'étaient point exempts de quelque préoccupation: le refus de Sara de danser avec aucun autre, dès lors qu'elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au moment où il commençait à s'ouvrir, elle qui ne l'abandonnait ordinairement que la dernière; son silence obstiné chaque fois que son cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis, tout cela ne leur paraissait pas naturel: aussi tous deux avaient-ils décidé que les préparatifs du mariage se feraient sans qu'on en parlât autrement à Sara, et que, lorsque tout serait prêt, elle en serait seulement avertie. La chose était d'autant plus simple, qu'on n'avait jamais fixé d'époque à cette union, et que Sara, venant d'atteindre seize ans, était parfaitement en âge de remplir les vues que M. de Malmédie avait toujours eues sur elle.

Toutes ces préoccupations particulières formaient une préoccupation générale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et de gêne dans les réunions qui avaient lieu entre les différents personnages qui habitaient la maison de M. de Malmédie. Ces réunions avaient lieu habituellement quatre fois par jour: le matin, à l'heure du déjeuner; à deux heures, c'est-à-dire à l'heure du dîner; à cinq heures, c'est-à-dire à l'heure du thé; et à neuf heures, c'est-à-dire à l'heure du souper.

Depuis trois jours, Sara avait demandé et obtenu de déjeuner chez elle. C'était toujours un moment d'embarras et de gêne épargné; mais il restait encore trois réunions qu'elle ne pouvait éviter que sous prétexte d'indisposition. Or, un pareil prétexte ne pouvait avoir de résultat durable. Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait aux heures accoutumées.

Le surlendemain de l'événement, Sara était donc, vers les cinq heures, dans le grand salon de famille, travaillant près de la fenêtre à un ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l'occasion de ne pas lever les yeux, tandis que ma mie Henriette faisait le thé avec toute l'attention que les dames anglaises ont l'habitude de mettre à cette importante occupation, et que MM. de Malmédie, debout devant la cheminée causaient à voix basse, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et que Bijou annonça lord Williams Murrey et M. Georges Munier.

À cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend facilement, fut atteint d'une impression différente. MM. de Malmédie, croyant avoir mal entendu, firent répéter les deux noms qu'on venait de prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et ma mie Henriette, qui venait d'ouvrir le robinet sur la théière, demeura tellement interdite, que, occupée à regarder successivement MM. de Malmédie, Sara et Bijou, elle laissa déborder l'eau bouillante, qui commença à couler de la théière sur la table et de la table à terre.

Bijou répéta les deux noms déjà prononcés, en les accompagnant du sourire le plus agréable qu'il pût prendre.