Le capitaine Van den Broek, c'était ainsi que se nommait le patron de ce charmant navire, parut, en voyant s'avancer les Lascars, savoir de quoi il était question, car il vint recevoir leur chef au haut de l'escalier, et, après avoir échangé avec lui quelques mots dans leur langue, ce qui prouvait que ce n'était pas pour la première fois qu'il naviguait dans les mers de l'Inde, il déposa sur l'assiette qu'on lui présentait, non pas une pièce d'or, non pas un rouleau et argent, mais un joli petit diamant qui pouvait valoir une centaine de louis, s'excusant pour le moment de n'avoir pas d'autre monnaie, et priant le chef des Lascars de mer de se contenter de cette offrande; elle dépassait de si loin les prévisions du brave sectateur d'Ali, et s'accordait si peu avec la parcimonie ordinaire des compatriotes de Jean de Witt, que le chef des Lascars demeura un instant sans oser prendre au sérieux une pareille prodigalité, et que ce ne fut que lorsque le capitaine Van den Broek lui eût assuré, par trois ou quatre fois, que le diamant était bien destiné à la bande schyite, pour laquelle il affirmait éprouver la plus vive sympathie, qu'il le remercia en lui présentant lui-même l'assiette aux feuilles de rose saupoudrées de sucre. Le capitaine en prit élégamment une pincée qu'il porta à sa bouche, et qu'il fit semblant de manger, à la grande satisfaction des Indiens, qui ne quittèrent le bâtiment hospitalier qu'après force salams, et qui continuèrent leur quête sans que le récit fait par eux à chacun de la belle aubaine qui leur était tombée du ciel leur en valût une seconde.
La journée se passa ainsi, chacun se préparant plutôt à la fête du lendemain que prenant part à celle du jour, qui n'est, pour ainsi dire, qu'un prologue.
Le lendemain devaient avoir lieu les courses. Or, les courses ordinaires sont déjà une grande solennité à l'île de France; mais celles-ci, données au milieu d'autres fêtes et surtout données par le gouverneur, devaient, comme on le comprend bien, surpasser tout ce qu'on avait vu de pareil.
Cette fois, comme toujours, le champ de Mars était le lieu désigné pour la fête: aussi tout le terrain non réservé était-il dès le matin encombré de spectateurs; car, quoique la grande course, la course des gentlemen riders, dût être le principal attrait de la journée, il n'était cependant pas le seul: ce sport devait être précédé d'autres courses grotesques, qui, pour le peuple surtout, avaient un mérite d'autant plus grand que, dans celles-ci, il était acteur. Ces amusements préparatoires étaient une course au cochon, une course aux sacs et une de poneys. Chacune d'elles comme la grande course, avait un prix donné par le gouverneur. Le vainqueur aux poneys devait recevoir un magnifique fusil à deux coups de Menton; le vainqueur aux sacs, un parapluie splendide; et le vainqueur au cochon gardait pour prix le cochon lui-même.
Quant au prix de la grande course, c'était une coupe en vermeil du plus beau caractère, et infiniment moins précieuse encore par la matière que par le travail.
Nous avons dit que, dès le point du jour, les terrains abandonnés au public étaient couverts de spectateurs; mais ce ne fut que vers les dix heures du matin que la société commença à arriver. Comme à Londres, comme à Paris, comme partout où il y a des courses enfin, des tribunes avaient été réservées pour la société; mais, soit caprice soit pour ne pas être confondues les unes avec les autres, les plus jolies femmes de Port-Louis avaient décidé qu'elles assisteraient aux courses dans leurs calèches, et, à part celles qui étaient invitées à prendre placé à côté du gouverneur, toutes vinrent se ranger en face du but ou sur les points les plus rapprochés de lui, laissant les autres tribunes à la bourgeoisie, ou au négoce secondaire; quant aux jeunes gens ils étaient, pour la plupart, à cheval, et s'apprêtaient à suivre les coureurs dans le cercle intérieur; tandis que les amateurs, les membres du jockey-club de l'île de France se tenaient sur le turf, engageant les paris avec le laisser-aller à la prodigalité créole.
À dix heures et demie, tout Port-Louis était au champ de Mars. Parmi les plus jolies femmes, et dans les calèches les plus élégantes, on remarquait mademoiselle Couder, mademoiselle Cypris de Gersigny, alors une des plus belles jeunes filles, aujourd'hui encore une des plus belles femmes de l'île de France, et dont la magnifique chevelure noire est devenue proverbiale, même dans les salons parisiens; enfin, les six demoiselles Druhn, si blondes, si blanches, si fraîches, si gracieuses, qu'on n'appelait leur voiture, où d'ordinaire elles sortaient toutes ensemble, que la corbeille de roses.
Au reste, de son côté, la tribune du gouverneur aurait pu mériter ce jour-là aussi le nom qu'on donnait tous les jours à la voiture des demoiselles Druhn. Quiconque n'a pas voyagé dans les colonies, et surtout quiconque n'a pas visité l'île de France, ne peut pas se faire une idée du charme et de la grâce de toutes ces physionomies créoles, aux yeux de velours et aux cheveux de jais, au milieu desquelles s'épanouissaient, comme des fleurs du Nord, quelques pâles filles de l'Angleterre, à la peau transparente, aux cheveux aériens, au cou doucement incliné. Aussi, aux yeux de tous les jeunes gens, les bouquets que toutes ces belles spectatrices tenaient à la main eussent, selon toute probabilité, été des prix bien autrement précieux que toutes les coupes d'Odiot, tous les fusils de Menton et tous les parapluies de Verdier que, dans sa fastueuse générosité, pouvait leur offrir le gouverneur.
Au premier rang de la tribune de lord Williams était Sara, placée entre M. de Malmédie et ma mie Henriette: quant à Henri, il était sur le turf, tenant tous les paris qu'on voulait engager contre lui, et, il faut le dire, on en engageait peu; car, outre qu'il était excellent écuyer, et tout à fait renommé dans les courses, il possédait en ce moment un cheval qui passait pour le plus vite qu'on eût vu dans l'île.
À onze heures la musique de la garnison, placée entre les deux tribunes, donna le signal de la première course: c'était, comme nous l'avons dit, la course au cochon.