Mais, le lendemain, la scène changea et s'agrandit. Après avoir fait dans la ville la même promenade que la veille, les Lascars, à la nuit venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat de la réunion des deux bandes. Il était cette année plus grand et plus splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches, les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papier de toutes couleurs, suspendues à tous les angles et à toutes les anfractuosités, qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière changeante, il s'avança porté par un grand nombre d'hommes, les uns placés dans l'intérieur, les autres à l'extérieur, et qui, tous, chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn marchaient des éclaireurs, balançant au bout d'une perche d'une dizaine de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d'autres pièces d'artifice. Alors, la danse des aïdorés et les combats corps à corps reprirent de plus belle. Les dévots aux robes déchirées recommencèrent à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels toute la masse répondait par les cris alternés de: «Yamsé! Yamli! O Hoseïn! O Ali!» cris encore plus prolongés et plus déchirants que ces mêmes cris poussés la veille.
C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destiné à représenter à la fois la ville de Keberla, près de laquelle périt Hoseïn, et le tombeau où furent enfermés ses restes; en outre, un homme nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs jours, veilla sur les dépouilles du saint iman. De temps en temps, il s'élançait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s'il eût voulu les dévorer; mais un homme, représentant son gardien, et qui marchait derrière lui l'arrêtait au moyen d'une corde; tandis qu'un mollah, placé à ses côtés le calmait par des paroles mystérieuses et par des gestes magnétiques.
Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans la ville et autour de la ville; puis ceux qui le portaient prirent le chemin de la rivière des Lataniers, suivis de toute la population de Port-Louis. La fête tirait à sa fin; on allait enterrer le gouhn, et chacun voulait, après l'avoir accompagné dans son triomphe, l'accompagner aussi dans sa ruine.
Arrivés à la rivière des Lataniers, ceux qui portaient l'immense machine s'arrêtèrent sur le bord; puis, à minuit sonnant, quatre hommes s'approchèrent avec quatre torches, et mirent le feu aux quatre coins. À l'instant même, les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la rivière.
Mais, comme la rivière des Lataniers n'est qu'un torrent et que le bas du gouhn trempait à peine dans l'eau, la flamme gagna rapidement toutes les parties supérieures, s'élança comme une immense spirale et monta en tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement fantastique: ce fut celui pendant lequel, à la clarté de cette lumière éphémère, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux: groupés les uns sur la rive même, les autres sur les rochers environnants; ceux-ci s'enfonçant par masses plus sombres à mesure qu'elles s'éloignaient sous le couvert de la forêt; ceux-là fermant l'immense cercle, et montés dans leurs palanquins, dans leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment, les eaux reflétèrent les feux qu'elles allaient éteindre; pendant un moment, toute cette multitude houla comme une mer; pendant un moment, les arbres s'allongèrent dans l'ombre comme des géants qui se lèvent; pendant un moment enfin, on n'aperçut plus le ciel qu'à travers une vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une vague de sang.
Puis, bientôt, la lumière décrut, toutes ces têtes se confondirent les unes avec les autres: les arbres parurent s'éloigner d'eux-mêmes et rentrer dans l'ombre; le ciel pâlit reprenant peu à peu sa teinte plombée; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en temps, quelque partie épargnée jusque-là par l'incendie s'enflammait à son tour et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le peuplaient un éclair tremblant, puis s'éteignait, rendant l'obscurité plus grande qu'avant qu'il s'enflammât. Peu à peu toute l'ossature tomba en charbons ardents faisant frissonner l'eau de la rivière; enfin, les dernières clartés s'éteignirent, et, comme le ciel, ainsi que nous l'avons dit, était chargé de nuages, chacun se retrouva dans une obscurité d'autant plus profonde, que la lumière qui l'avait précédée avait été plus grande.
Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques, et surtout après les illuminations ou les feux d'artifice: une grande rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au plus vite vers la ville; les voitures partant au galop de leurs chevaux, et les palanquins au trot de leurs nègres; tandis que les piétons réunis par groupes babillards, marchaient à leur suite de leur pas le plus rapide.
Soit curiosité plus vive, soit flânerie naturelle à l'espèce, les nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers; mais, enfin, ils s'éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la route du camp malabar les autres remontant la rivière; ceux-ci s'enfonçant dans la forêt, ceux-là suivant le bord de la mer.
Au bout de quelques instants, la place fut entièrement déserte, et un quart d'heure s'écoula, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et où l'on ne vit autre chose, pendant les éclaircies de nuages, que des chauves-souris gigantesques et au vol pesant qui s'abattaient vers la rivière, comme pour éteindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant encore à sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre dans la forêt.
Bientôt, cependant, on entendit un léger bruit, et l'on vit s'avancer, en rampant vers la rivière, deux hommes marchant l'un au-devant de l'autre, et venant, l'un du coté de la batterie Dumas, et l'autre de la montagne Longue; quand ils ne furent plus séparés que par le torrent, ils se levèrent tous deux, échangèrent des signes, et, tandis que l'un frappait trois coups dans ses mains, l'autre siffla trois fois.