En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui, cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son père, et, tendant la main:

—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai.

Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires réclamait sa présence.

Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté, contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que, faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car, s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son intention hostile, ne fit pas un pas en arrière:

—Donne-moi ça, lui dit-il.

—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges.

—Ce drapeau, reprit Henri.

—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père.

—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux!

—Tu ne l'auras pas.