En ce moment, une lueur argentée commença d'éclairer les cimes de la chaîne de montagnes que, à travers les éclaircies de la forêt, on voyait se dresser à l'horizon. Bientôt la lune apparut derrière le morne des Créoles et commença, échancrée par sa décroissance, à s'avancer dans le ciel.
Tout au contraire des ténèbres, qui avaient monté de bas en haut, la lumière descendait cette fois de haut en bas mais cette lumière n'atteignait que les endroits découverts, laissant, à part quelques portions du sol qu'elle éclairait à travers les gerçures du feuillage, le reste de la forêt dans une obscurité profonde.
En ce moment, il se fit un léger mouvement dans les branches d'un buisson qui bordait le chemin et s'élevait au haut du talus, dont la pente rapide conduisait, comme nous l'avons dit, à un précipice; puis, peu à peu, ces branches s'écartèrent et donnèrent passage à la tête d'un homme.
Malgré l'obscurité, moins grande d'ailleurs à cet endroit que ne couvrait le feuillage d'aucun arbre, Pierre Munier et Laïza remarquèrent en même temps le mouvement imprimé au buisson, car leurs deux mains, qui se cherchaient, se rencontrèrent et se serrèrent en même temps.
L'espion resta un moment immobile; puis il allongea de nouveau la tête, interrogea des yeux et de l'oreille tout l'espace découvert, fit encore un mouvement en avant, et, rassuré par le silence qui lui faisait croire à la solitude, il se dressa sur ses genoux, écouta de nouveau et, ne voyant et n'entendant rien, finit par se relever tout à fait.
Laïza serra plus fortement alors la main de Pierre Munier pour lui recommander une plus grande prudence, car, pour lui, il n'y avait plus de doute, cet homme cherchait leur trace.
En effet, arrivé sur le bord du chemin, le rôdeur de nuit se courba de nouveau, interrogeant la terre, pour savoir si elle n'avait gardé aucun vestige de la marche de plusieurs hommes; il toucha du plat de la main le gazon, pour voir s'il n'était pas froissé; il toucha du bout du doigt les cailloux, pour s'assurer s'ils n'avaient pas été ébranlés dans leurs alvéoles; enfin, comme si l'air à son tour eût pu conserver des traces de ceux qu'il cherchait, il leva la tête, fixant son regard sur le tamarinier, contre le tronc et sous l'ombre duquel Laïza était caché.
En ce moment, un rayon de lune passa entre deux cimes d'arbres et vint éclairer le visage de l'espion.
Alors, avec un mouvement prompt comme l'éclair Laïza dégagea sa main droite de la main de Pierre Munier, et, s'élançant d'un seul bond, de manière à saisir par son extrémité une des branches les plus flexibles de l'arbre qui l'abritait, il plongea, avec la rapidité de l'aigle qui s'abat, jusqu'au pied du rocher, saisit l'espion par la ceinture, et, redonnant d'un coup de pied l'impulsion à la branche, qui se redressa, il remonta avec lui comme l'aigle remonte avec sa proie: puis, laissant glisser sa main le long du rameau à l'écorce lisse et polie, il revint tomber au pied de l'arbre, au milieu de ses compagnons, tenant toujours son prisonnier, qui, un couteau à la main, cherchait vainement à blesser son vainqueur, comme le serpent cherche vainement à mordre le roi des airs, qui, des profondeurs d'un marais, l'emporte dans son aire voisine du ciel.
Alors, et malgré l'obscurité, chacun, du premier coup d'œil, reconnut le prisonnier: c'était Antonio le Malais.