Il laissa à Sara un petit anneau d'or qui lui venait de sa mère.

Comme il allait signer son nom au bas de l'écrit-mortuaire, le greffier entra. Georges se leva, tenant la plume à la main; le greffier lut le jugement. Comme Georges s'en était toujours douté, il était condamné à la peine de mort. La lecture finie, Georges salua, se rassit et signa son nom sans qu'il fût possible de voir la plus légère altération entre l'écriture du corps de l'acte et celle de la signature.

Puis, il alla devant une glace et se regarda pour voir s'il était plus pâle qu'auparavant. C'était le même visage, pâle mais calme. Il fut content de lui et se sourit à lui-même en murmurant:

—Eh bien, je croyais qu'il y avait plus d'émotion que cela à s'entendre condamner à mort.

Le docteur vint le voir et lui demanda, par habitude, comment il allait.

—Mais fort bien, docteur, lui répondit Georges; vous avez fait là une merveilleuse cure, et il est fâcheux qu'on ne vous donne pas le temps de l'achever.

Alors il s'informa si le mode d'exécution était changé depuis l'occupation anglaise: c'était toujours le même, et cette assurance fit grand plaisir à Georges; ce n'était pas cette ignoble potence de Londres, ni cette immonde guillotine de Paris. Non, l'exécution avait, à Port-Louis, une allure pittoresque et poétique qui n'humiliait pas Georges. Un nègre, servant de bourreau, décapitait avec une hache. C'était ainsi qu'étaient morts Charles Ier et Marie Stuart, Cinq-Mars et de Thou. Le mode de mort est beaucoup dans la manière dont on supporte la mort.

Puis il passa avec le docteur à une discussion physiologique sur la probabilité d'une souffrance physique postérieure à la décapitation; le docteur soutint que la mort devait être instantanée; mais Georges était d'un avis contraire, et il cita deux exemples à l'appui de son opinion. Une fois, en Égypte, il avait vu décapiter un esclave: le patient était à genoux, le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup, et la tête alla rouler à sept ou huit pas de là; aussitôt le corps s'était redressé sur ses pieds, avait fait deux ou trois pas insensés en battant l'air de ses bras, et était retombé, non pas mort tout à fait, mais agonisant encore. Un autre jour que, dans le même pays, il assistait à une exécution pareille, il avait, avec son éternelle volonté d'investigation, ramassé la tête au moment où elle venait d'être séparée du corps, et, la soulevant par les cheveux jusqu'à la hauteur de sa bouche, il lui avait demandé en arabe: «Souffres-tu?» À cette demande, l'œil du patient s'était rouvert, et ses lèvres avaient remué, essayant d'articuler une réponse. Georges était donc convaincu que la vie survivait de quelques instants au moins à l'exécution.

Le docteur finit par se ranger à son avis, car c'était aussi le sien, seulement, il avait cru devoir donner au condamné la seule consolation que pût lui donner encore la promesse d'une mort douce et facile.

La journée s'écoula pour Georges comme s'étaient écoulées les journées précédentes; seulement il écrivit à son père et à son frère. Un instant il prit la plume pour écrire à Sara; mais quel que fût le motif qui le retînt, il s'arrêta, repoussa le papier et laissa tomber sa tête dans ses mains; il resta longtemps ainsi, et quelqu'un qui lui eût vu relever le front, ce qu'il fit avec le mouvement hautain et dédaigneux qui lui était habituel, se fût aperçu avec peine que ses yeux étaient légèrement rougis, et qu'une larme mal essuyée tremblait au bout de ses longs cils noirs.