—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les emporte.
Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance, comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer encore, mais la frégate la Bellone, à bord de laquelle ils étaient embarqués.
En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât, s'était décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la protection du brave général Decaen. Jacques et Georges partaient donc pour Paris, recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis le jour de la scène du drapeau, haine de laquelle leur pauvre père tremblait, surtout avec leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou l'autre.
Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui. D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir.
Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.
[Chapitre IV—Quatorze ans après]
C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami lui-même.
Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique, c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.»
Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port, côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage, apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son approche, l'attendent en foule pressée sur le quai.