Georges prit donc le bras de Sara, Pierre Munier les suivit, et tous trois descendirent dans la cabine de Jacques, transformée, à cause de la présence de Sara, en salle à manger.
Jacques demeura un instant en arrière pour donner quelques ordres à maître Tête-de-Fer, son second.
C'était quelque chose de curieux à voir, même pour tout autre œil que l'œil d'un marin, que l'intérieur de la Calypso comme un amant embellit sa maîtresse par tous les moyens possibles, Jacques avait embelli sa corvette de tous les atours dont on peut enrichir une nymphe de la mer. Les escaliers d'acajou étaient luisants comme des glaces; les garnitures de cuivre, frottées trois fois par jour, brillaient comme de l'or; enfin, tous les instruments de carnage, hache, sabres, mousquetons, disposés en dessins fantastiques autour des sabords par lesquels les canons accroupis allongeaient leur cou de bronze, semblaient des ornements disposés par un habile décorateur dans l'atelier de quelque peintre en réputation.
Mais c'était surtout la cabine du capitaine qui était remarquable par son luxe. Maître Jacques était, comme nous l'avons dit, un garçon fort sensuel, et, comme les gens qui, dans les circonstances extrêmes, savent très bien se passer de tout, il aimait assez, dans les occasions ordinaires, à jouir voluptueusement de tout. Or, la cabine de Jacques, destinée à servir à la fois de salon, de chambre à coucher et de boudoir, était un modèle du genre.
D'abord, de chaque côté, c'est-à-dire à bâbord et à tribord, régnaient deux larges divans, sous lesquels se cachaient avec leurs affûts deux pièces de canon qu'on ne pouvait deviner que du dehors. Un de ces deux divans servait de lit, l'autre de canapé; l'entre-deux des fenêtres était une belle glace de Venise avec son cadre rococo figurant des Amours enroulés avec des fleurs et des fruits. Enfin, au plafond pendait une lampe d'argent, enlevée sans doute à l'autel de quelque madone, mais dont le travail précieux dénotait la plus belle époque de la renaissance.
Les divans et les parois des murailles étaient recouverts d'une magnifique étoffe de l'Inde, à fond rouge, et sur laquelle serpentaient ces belles fleurs d'or sans envers, qui semblent brodées par l'aiguille des fées.
Cette chambre avait été également cédée par Jacques à Georges et à Sara; seulement, comme la messe interrompue de l'église du Saint-Sauveur ne rassurait pas entièrement la jeune fille sur la légalité de son mariage, Georges lui avait promptement fait entendre que, admis le jour dans le sanctuaire, il trouverait un autre appartement pour la nuit.
C'était, en outre, dans cette chambre, comme nous l'avons dit, que les repas devaient avoir lieu.
Ce fut une sensation de bonheur étrange pour ces quatre personnes, que de se trouver ainsi réunies autour de la même table, après avoir craint d'être séparées pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le reste du monde pour ne s'occuper que d'elles; le passé et l'avenir, pour ne songer qu'au présent.
Une heure s'écoula comme une seconde: après quoi, on remonta sur le pont.