—Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri; mais à la première fois que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière, je vous promets de le lui demander.

—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous sommes.

—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.

Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une dentelle.

En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un large chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un pantalon de coton bleu descendant jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de même étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses. À ses pieds était un bambou, long d'une toise, supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier cette longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique en plein air du commerçant des tropiques comme dans les élégants magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes filles et quelquefois même à leurs mères. Or, comme nous l'avons dit, la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une natte étendue à ses pieds, s'était arrêtée pour le moment à un éventail représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits d'hommes, de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.

Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à Port-Louis que sous le nom de Miko-Miko, les deux seuls mots qu'il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et qui, selon toute probabilité, voulaient dire: Achetez, achetez. Les relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre Miko-Miko et de se faire comprendre par lui.

Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.

—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services: puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour interprète?

—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de ces langues.