—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc, s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.

Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges.

En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.


[Chapitre VI—Transfiguration]

Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et que nous venons de lui montrer jeune homme.

Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou honteuse.

Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même.

Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait, dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute, mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils Henri étaient de ce nombre.

Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques, avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père, jura guerre à mort à un préjugé.