Non loin de là était un petit village, dans lequel les maisons, les églises, le presbytère du curé, tout enfin était brun; seulement, les toits en étaient dorés, et les murailles resplendissaient incrustées de petits bonbons roses, bleus et blancs.

—Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette; c'est un gentil bourg, comme vous voyez, situé sur le ruisseau de Miel. Les habitants en sont assez agréables à voir; seulement, on les trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours mal aux dents. Mais, chère demoiselle Silberhaus, continua Casse-Noisette, ne nous arrêtons pas, je vous prie, à visiter tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume. A la capitale, à la capitale!

Casse-Noisette s'avança alors tenant toujours Marie par la main, mais plus lestement qu'il ne l'avait fait encore; car Marie, pleine de curiosité, marchait côte à côte avec lui, légère comme un oiseau. Enfin, au bout de quelque temps, un parfum de roses se répandit dans l'air, et tout, autour d'eux, prit une couleur rose. Maria remarqua que c'était l'odeur et le reflet d'un fleuve d'essence de rose qui roulait ses petits flots avec une charmante mélodie. Sur les eaux parfumées, des cygnes d'argent, ayant au cou des colliers d'or, glissaient lentement en chantant entre eux les plus délicieuses chansons, à ce point que cette harmonie, qui les réjouissait fort, à ce qu'il parait, faisait sautiller autour d'eux des poissons de diamant.

—Ah! s'écria Marie, voilà le joli fleuve que parrain Drosselmayer voulait me faire à Noël, et moi, je suis la petite fille qui caressait les cygnes.

Le voyage

Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains; alors le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses flots agités, sortit un char de coquillages couvert de pierreries étincelant au soleil, et traîné par des dauphins d'or. Douze charmants petits Maures, avec des bonnets en écailles de dorade et des habits en plumes de colibri, sautèrent sur le rivage, et portèrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette, dans le char, qui se mit à cheminer sur l'eau.

C'était, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait se comparer au voyage de Cléopâtre remontant le Cydnus, que de voir Marie sur son char de coquillages, embaumée de parfums, flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avançant traînée par des dauphins d'or, qui relevaient la tête et lançaient en l'air des gerbes brillantes de cristal rosé qui retombaient en pluie diaprée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Enfin, pour que la joie pénétrât par tous les sens, une douce harmonie commençait de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui chantaient:

«Qui donc vogue ainsi sur le fleuve d'essence de rose? Est-ce la fée Mab ou la reine Titania? Répondez, petits poissons qui scintillez sous les vagues, pareils à des éclairs liquides; répondez, cygnes gracieux qui glissez à la surface de l'eau; répondez, oiseaux aux vives couleurs qui traversez l'air comme des fleurs volantes.

Et, pendant ce temps, les douze petits Maures qui avaient saut derrière le char de coquillages secouaient en cadence leurs petite parasols garnis de sonnettes, à l'ombre desquels ils abritaient Marie, tandis que celle-ci, penchée sur les flots, souriait au charmant visage qui lui souriait dans chaque vague qui passait devant elle.

Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et s'approcha de la rive opposée. Puis, lorsqu'elle n'en fut plus qu'à la longueur d'une rame, les douze Maures sautèrent, les uns à l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chaîne, ils portèrent, sur un tapis d'angélique tout parsemé de pastilles de menthe, Marie et Casse-Noisette.