—Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui hésitait à le suivre.

Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par là, celui-ci plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le gnome avait depuis longtemps atteinte. Lorsqu'il y arriva à son tour, il se trouvait dans un état fort désagréable; ses dents claquaient, et l'eau qui découlait de ses vêtements reproduisait à ses pieds en miniature le lac d'où il sortait.

—Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre, que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forcé de renoncer à votre connaissance.

—Renoncer à ma connaissance, dites-vous? fit le gnome en ricanant. Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir. Vous avez de votre plein gré plongé dans le lac enchanté, ce qui vous attache à moi pour un certain laps de temps. Je vous tiendrais au bout de la plus forte chaîne, que je ne serais pas plus sûr que vous me suivrez. Ainsi donc, marchez et songez à la récompense.

Carl fut un peu étourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperçut bientôt que tout était exactement vrai; car, dès que le gnome se remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance irrésistible, à le suivre. Bientôt, ils se trouvèrent sur le versant d'une montagne très-escarpée; le gnome glissa le long de cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre l'équilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente avec beaucoup moins de dignité, et surtout avec une telle impétuosité, que de droite et de gauche de grosses pierres se déplaçaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dégringolaient dans les affreux précipices qui l'environnaient. Ses vêtements étaient dans un état déplorable; les points des coutures cédaient, de grands morceaux de son manteau étaient arrachés; car il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se dégager des ronces et des épines qui s'attachaient sans cesse lui, retenant des parcelles de sa chair à mesure que la rapidit de sa fuite l'éloignait d'elles. A la fin, il roula comme un paquet au pied de la montagne, où il trouva le gnome, qui se réjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.

Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme son sang bouillait d'une rage concentrée, il s'écria:

—Brutal gnome! je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous me porterez; je suis meurtri des pieds à la tête; voyez comme vous m'avez arrangé!

—Ah! c'est excellent! fit le gnome sans s'émouvoir. Nous allons voir, mon garçon! Quant à moi, je sois parfaitement à mon aise, et vous vous apercevrez, lorsque vous me connaîtrez davantage, que je supporte avec une philosophie admirable les malheurs des autres; venez, Carl, mon bon ami.

Cet horrible venez commençait à avoir pour Carl une terrible signification; mais, de même qu'auparavant, il fut forcé d'obéir. Il marcha toujours, toujours, jusqu'à ce que ses dents claquassent de froid; il s'aperçut alors que le riant et chaud paysage était devenu aride comme en hiver; et il jugea, d'après la quantité de pics neigeux se perdant dans les nuages qu'il voyait autour de lui, qu'une grande mer devait être proche; transi au point de pouvoir à peine se traîner, il conjura le gnome de prendre quelques instants de repos; à la fin, ce dernier s'assit.

—Je ne m'arrête que pour vous obliger, dit-il; mais je crois que l'immobilité prolongée serait pour vous chose dangereuse.