—Étendez la main, bon gnome! fit-il d'une voix défaillante, je vais enfoncer.
—Bah! répondit le gnome, du courage, mon ami! il faut que vous vous sauviez tout seul; ce petit bout de tronc d'arbre suffit peine à m'empêcher de trop me fatiguer. Charité bien ordonnée commence par soi-même, comme vous savez, c'est le premier point; le second point, c'est vous; je vous conseille donc de nager fort et ferme, dans le cas, bien entendu, où vous voudriez vous en donner la peine. Votre bail avec moi est fini, à moins que vous ne vouliez le renouveler de bonne volonté, par vos actions ou par vos souhaits; adieu!
Les vagues mugissantes emportèrent en un instant le gnome railleur hors de vue, et Carl resta seul à lutter contre les flots. Il nagea donc jusqu'à ce qu'il arrivât en vue du rivage; alors, par bonheur, il aperçut quelques débris de bois pourri qui flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu à une vieille digue; il s'y attacha d'une étreinte désespérée, et se mit à pousser de grands cris, espérant voir arriver, du rivage, son secours. Les cris de Carl à demi submergé finirent par attirer l'attention des enfants d'un pêcheur qui jouaient sur la berge; insoucieux du danger, ils poussèrent une barque dans l'eau, et se dirigèrent vers l'homme qui semblait près de se noyer. Après bien des efforts infructueux, ces courageux enfants parvinrent à tirer Carl dans leur bateau.
—Merci! merci! balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui n'avaient point hésité à risquer leur vie pour sauver la sienne.
—Ne nous remerciez pas, dit le petit garçon; vous ne savez pas combien nous sommes heureux que le ciel nous ait procur l'occasion de vous délivrer d'une mort certaine; c'est à nous être reconnaissants chaque fois que nous pouvons faire une bonne action; voilà, du moins, ce que nous enseigne notre bon père.
—Je voudrais que le mien m'eût donné les mêmes enseignements, pensa Carl.
Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose leur donner; car tout son or avait été perdu au milieu de son voyage aventureux avec le perfide gnome.
Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus âgé que ceux qui l'avaient délivré, offrit de traverser les hautes montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'à sa maison, qui se trouvait à une très-grande distance, assurait le petit paysan; ce qui confondit Carl de surprise.
Déguenillé et les pieds blessés, Carl se mit en route avec son jeune et agile petit guide, qui le soutenait avec la plus vive sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes sentiers de la montagne; Carl se sentait honteux et rougissait en voyant ce simple enfant, sans souci de lui-même, mettre un si grand espace entre soi et son village, pour obliger un étranger pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites chansons montagnardes pour égayer la longueur du chemin afin qu'il ne sentît ni la fatigue ni les douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient quelque endroit bien tranquille, s'asseyant à l'ombre à ses côtés, le jeune paysan étalait le contenu de son bissac, et partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.
A la fin, le chemin devint si facile et si directement tracé, que le complaisant conducteur de Carl se disposa à le quitter pour retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait absolument laisser à Carl le contenu de son havresac, de crainte que celui-ci ne souffrît de la faim. Carl ne voulut point y consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait de sa nourriture? Tout en persistant dans son refus, il l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit à descendre la montagne.—Carl avait appris à penser aux autres.