—Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce vous, maître Gottlieb?
—Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux Murr?
—Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.
—Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable, intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains appoggiamenti; puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi, aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule, mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien le tempo rubato, fatal tempo rubato, qui tue plus d'instrumentistes que la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant! Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait, il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet, que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses portes.
Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:
—Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle. Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra. Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann, quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a dans cette poitrine là un cœur d'artiste. Aussi maintenant, jeune homme, voyons, ce n'est plus un Antonio Stradivarius que je veux mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus un Gramulo, ce vieux maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais que sur des Gramulo; non, c'est sur un Antonio Amati, c'est sur l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.
Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.
Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à Hoffmann:
—Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.
Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une vieille étude de Jean-Sébastien Bach.