[Une barrière de Paris en 1793.]

Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux arrivants qu'aux partants.

Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités passablement rigoureuses.

Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports, composer des signalements, donner des visas, accorder des recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de patriote.

Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque. Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.

Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage, tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une et l'autre muraille.

Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis, une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:

Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié.

«Signé, GOLIER.»

Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que, disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la main, elles risquaient trop dans un simple carton.